Belfast Sam

Pour ceux qui auront eu la chance de le rencontrer lors du Quai du Polar à Lyon ce week end, il est très certainement probable que Sam Millar leur apparaît comme un véritable personnage de roman. Un être éminemment sympathique au vécu -terme qui, le concernant, n’est pas galvaudé- exceptionnel, au sens strict du terme.

onthebrinksenglishAvec la traduction tant attendue d’On the brinks, sa biographie non-exhaustive, on retrouve toutes les qualités d’un conteur –on justifiera ce terme– perçues lors de la lecture de Poussière, tu seras et de Redemption Factory, ses deux uniques ouvrages traduits jusque-là en français.

Si On the brinks se présente, au premier abord, comme une autobiographie construite de façon classique, notamment par un découpage chronologique linéaire, le style, les parti-pris de l’auteur en font un objet singulier et original.

En effet, Millar ne dit pas tout, se montre à la fois elliptique ou insistant.

Dans les 28 chapitres de la partie « Belfast », on découvre d’abord l’itinéraire d’un enfant des quartiers populaires atypique. Catholique mais avec des racines protestantes excessivement marquées par un grand-père paternel orangiste, Sam grandit dans une famille décidément étrange sous tous rapports. Un père le plus souvent absent; une mère qui ne l’est que physiquement tant l’alcool la détourne d’une réalité que l’on devine morne et glauque, le jeune Millar évoque, avec émotion et retenue, un univers belfastois terne et sous-tendu par une haine communautaire plus ou moins larvée. De son parcours scolaire, on ne saura pas grand chose; l’auteur revenant plutôt sur des souvenirs qui sont autant de réminiscences grotesques ou effrayantes. Ainsi, on retrouve, à l’occasion de cette tentative de restitution du passé, des épisodes que Millar, devenu écrivain, utilisera dans ses romans comme la scène d’égorgement des lapins ou le travail rude et dantesque aux abattoirs.

C’est à grands renforts de description subjectives et évocatrices que l’auteur Irlandais nous plonge dans un monde où la folie semble toujours attendre au coin de la rue.

Evidemment, on ne peut qu’être estomaqué par l’épisode le plus noir et le plus dur de cette biographie: l’incarcération à Long Kesh et les longues années de lutte des prisonniers de l’IRA pour la reconnaissance de leur statut de prisonnier politique. Même si nous avions connaissance de l’essentiel du destin de ces hommes –Les Blanket Men, surnom lié au fait qu’ils refusaient de revêtir l’uniforme des détenus, préférant vivre nu uniquement recouvert de grossières couvertures, les grèves de la faim ou de l’hygiène-, on n’imaginait pas à quel point la dignité humaine avait été niée, les droits de ces hommes – que l’on trouve leur cause juste, sympathique ou non– avaient été bafoués par une « démocratie occidentale amie ».

D’ailleurs, du rôle réel de Sam dans l’IRA, on ne saura rien car l’essentiel est ici ailleurs. De la bascule née du Bloody Sunday à sa sortie de prison des années plus tard, c’est surtout ce refus de se résigner, d’abandonner, de se coucher devant la brutalité qui ressort.

Enfin libre, Sam se rend aux Etats-Unis où il deviendra l’un des acteurs importants des casinos clandestins, comme lui d’ailleurs, new-yorkais. Multipliant les rencontres, là encore souvent burlesques ou étonnantes, il finira par acquérir un petit commerce avant que l’idée du grand vol de la Brinks de Rochester ne germe dans son esprit.

On soulignera juste le caractère croquignolesque d’un braquage effectué avec des armes en plastique ou celui, totalement loufoque, d’une procédure judiciaire où avocats et procureurs jouent de toutes les ficelles du système pour obtenir gain de cause afin de mieux faire ressentir l’esprit régnant dans ces pages…

Car, et c’est bien là que le lecteur, finalement, trouvera le souffle nécessaire afin de ne pas sombrer dans la déprime, Millar décline l’humour sur tous les tons. Du burlesque au trivial, de la pure farce au cynisme, il maîtrise toutes les tonalités comiques.

Accordant son style avec la partie, voire la péripétie concernée, doté d’un sens de la formule mais aussi de la description caractéristique, l’auteur ne semble jamais oublier ce qui nous paraît être une véritable ligne de conduite: ne jamais sombrer dans le pathos, ne jamais s’apitoyer sur lui-même, ne jamais se poser en victime.

On the brinks se révèle au final être une biographie qui tait beaucoup mais qui nous éclaire définitivement sur les sources d’inspiration ou stylistiques d’un auteur digne, sur le parcours d’un écrivain à l’âme de conteur d’horreurs.

Thank you Sam for sending me this book.

onthebriks-frenchOn the brinks (2009) de Sam Millar, (trad. Patrick Raynal), Le Seuil (2013), 357 pages

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~ par cynic63 sur 02/04/2013.

2 Réponses to “Belfast Sam”

  1. je devrai le lire sous peu ! j’ai hâte tant cette période de l’histoire nord irlandaise m’intéresse.Comme je l’ai écris ailleurs, gamin quand j’allais au collège, je déjeunais en écoutant la radio et tous les jours j’entendais parler de ce type que je ne connaissais pas et qui crevait volontairement de faim dans sa cellule. C’était Boby Sand, je ne comprenais pas alors pourquoi il faisait ca et quel était son combat. Mais jour après jour je m’intéressais à lui et sa détermination forçait mon admiration. Jusqu’au jour fatal. C’était bien après le bloody Sunday .Depuis je me suis intéressé à cette histoire, à ce pays, à ces gens. il me tarde de découvrir cette autobiographie dont ta chronique me met en appétit !

    • Mon premier voyage en Angleterre est tombé…la semaine de l’enterrement de Sands. Je ne te dis pas ce que j’ai entendu dans la famille qui m’accueillait (les fameux voyages de collège).
      L’intérêt de cette bio, mais je n’allais pas tout dire, c’est que les différentes parties ont des tons différents, adaptés au propos, à l’ambiance.
      C’est bien la partie Belfast la plus noire, la plus dure, la plus instructive aussi.
      Après, j’aurais pu ajouter également que Millar vomit des types comme Gerry Adams, les politicards pourris du Sinn Fein.
      Bonne lecture!!!

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