Les Belles et le Loup…

Gunnar Staalesen construit, depuis plus d’une trentaine d’années maintenant, une oeuvre policière qui, comme toutes les bonnes séries à personnage récurrent, ne se contente pas de nous fournir régulièrement la n-ième aventure du détective solitaire et dressé « contre l’horreur du monde ».

Varg Veum, le dit-détective créé par le Norvégien, se voit confier une mission par Berit Breheim, brillante avocate dans la force de la quarantaine: retrouver sa soeur Bodil ainsi que Fernando, l’époux de cette dernière, qui semblent s’être volatilisés depuis quelques jours. Peu inquiet quant à l’issue de sa mission au début, Varg va cependant être intrigué par de nombreux éléments liés au passé des deux soeurs mais aussi par ce qu’il va apprendre de l’entreprise d’armateurs pour laquelle Fernando, brillant architecte espagnol bien intégré à la société norvégienne, travaille.

Plus étrange encore: les deux soeurs ont perdu très jeunes leur mère, qui s’est suicidée en compagnie de son amant Johan Hagenes, brillant musicien de jazz de la scène bergenoise. Une mort romantique –dans l’acception macabre du terme– qui a marqué de manière indélébile les soeurs ainsi que l’ensemble de la famille, à commencer par leur père.

Cela pourrait relever de la blessure d’un passé tragique, de la fêlure d’une enfance qui avait tout pour être joyeuse grâce à l’aisance financière et matérielle prodiguée par le père si ce même passé ne s’invitait pas dans le présent sous la forme d’un lien entre Bodil et Hallvard Hagenes, le neveu de l’amant, musicien de jazz comme lui. De là à soupçonner la répétition, trente-cinq ans après, d’un « suicide par amour », il n’y a qu’un pas que Berit n’hésite guère à franchir, contrairement à Veum, beaucoup plus circonspect vis-à-vis de cette hypothèse.

Considérant, comme à l’accoutumée, tous les recoupements possibles, prenant en compte les opinions des voisins, amis ou membres de la famille, recherchant dans les méandres du passé familial comme dans l’actualité des existences des « disparus », Veum va découvrir que si l’histoire ne repasse pas les plats, elle peut en resservir certains qui contiennent des ingrédients identiques.

 

Staalesen applique ici tous les grands principes qui fondent l’unité et l’originalité de la série en allégeant sa prose, notamment par une économie de moyens assez inhabituelle chez lui. Dans Comme dans un miroir, titre ô combien pertinent, s’il n’oublie pas de donner la parole à des personnages secondaires qui permettent d’éclairer l’intrigue principale d’une lumière souvent éclatante, s’il distille certains détails anodins à première vue qui vont se révéler essentiels, l’auteur norvégien s’affranchit des longues digressions descriptives qu’il affectionnait dans d’autres volumes. Cela maintient un rythme plus rapide, assure une unité de ton assez plaisante et permet de conserver l’intérêt d’un lecteur qui pourrait être dubitatif face à une prose que l’on apprécie personnellement mais dont on comprend qu’elle peut susciter l’ennui chez certains.

En effet, aux longs tableaux sur Bergen ouvrant traditionnellement les chapitres de ses romans, Staalesen va, ici, droit au but, se contentant de parsemer son propos de quelques instantanés de la cité portuaire.

Mais, et sur ce point aucune nouveauté, l’essentiel ne se joue pas là.

C’est bien plutôt dans cette faculté de brosser des personnages, de les laisser vivre et s’exprimer, d’évoquer leur solitude ou leur dignité, dans cette façon d’évoquer la complexité des relations familiales, dans cette rivalité qui semble poindre entre les êtres que Staalesen assure l’essentiel.

De même que dans cette capacité de parler de cette bourgeoisie norvégienne comme de certains points d’une actualité d’une société pas si propre que cela par le biais d’une intrigue secondaire et déjà étonnamment visionnaire pour un roman initialement dont l’action se passe au début des années 90…

Si ce volume n’est, à coup sûr, pas le plus fort ni le plus profond de la série, il n’en demeure pas moins très fréquentable.

 

Comme dans un miroir (Som i et speil, 2002) de Gunnar Staalesen (trad. Alexis Fouillet), Editions Gaïa (2012), 299 pages

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~ par cynic63 sur 18/11/2012.

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