Les cendres de Federico…

Voyage vers le passé et au coeur d’une Amérique Centrale ravagée par les affres de la dictature et de ses avatars, Ci-gît mon frère se propose de synthétiser, en fin de compte, l’Histoire récente d’un continent méconnu. Tâche ardue et partiellement réussie.

Les années ont passé depuis la révolution. Certains, comme Federico Garcia, sont morts, victimes d’une dictature qui n’entendait pas rendre les armes si facilement. D’autres, comme Gari, sont devenus des hommes importants du régime marxiste qui promettait de libérer le peuple et de le rendre heureux. Surtout, il y a Dino, l’avocat et narrateur de ce récit, homme souvent détaché, plutôt réservé, y compris en ce qui concerne sa propre vie intime.

Vingt ans après les faits, Léo, le jeune frère de Federico, revient sur les traces de ce dernier.

En effet, le poète emblématique n’est peut-être pas tombé sous les balles des militaires, quelque part dans une campagne qui n’a jamais rendu son corps. Une folle rumeur parcourt le pays: Garcia serait l’amnésique recueilli par des religieuses et qui est mort de maladie des années plus tard. C’est du moins ce que le bedeau ayant secouru le malheureux à l’époque a déclaré à la presse qui a relayé une information concernant un héros et martyr national et révolutionnaire.

L’avocate qui entendait aider le jeune homme sur place ayant été enlevée, Léo va se tourner, sur les conseils d’un Gari qui ne croit pourtant pas à la thèse de l’amnésique du couvent, vers Dino.

Seulement, le pays est à nouveau la proie de la guerre civile et les rebelles fascistes en contrôlent de nombreuses parties. Pas évident alors d’obtenir un permis d’exhumer et de vérifier l’identité de celui que l’on avait fini par appeler Manuel, surtout que, en cette période de désordre, les rouages de l’administration du régime se grippent… Qu’importe, Léo ne va pas se détourner de ce qu’il considère comme un devoir moral. Quitte à ne pas déterrer que des restes et ouvrir autre chose qu’un cercueil.

Le roman, par la création de ce pays imaginaire à la fois différent et tellement proche de l’image que l’on a des nombreux pays de l’Amérique Centrale, se montre souvent convaincant . Chaleur du climat, tension des rapports humains, arrangements plus ou moins sordides avec les événements, dignité la disputant à la cupidité face à une vie rude sont des éléments présents dans Ci-gît mon frère.

Cependant, et c’est là aussi que Bon fait souvent preuve de finesse, cette histoire de quête et d’honneur en milieu dévasté n’est pas un livre grossièrement politique. Bien sûr, si Gérard Bon  ne néglige pas son arrière plan, constitué par un pays en proie à une guerre civile dont on subodore que les racines n’ont jamais finalement été arrachées malgré une révolution qui, même si elle a beaucoup changé la vie des gens, n’a pas réussi à créer une société foncièrement plus juste, il n’en oublie pas l’Humain.

Car il s’agit aussi ici d’amitié, de trahison, d’illusions perdues, d’arrangements avec les événements.

En effet, chant du cygne des amitiés de jeunesse, Ci-gît mon frère parle du renoncement: des illusions, des convictions, des rêves. Rattrapé par un principe de réalité, Dino, qui aime son pays malgré tout ce que celui-ci l’a empêché de mener à bien, va se recentrer. Du moins essayer…

Léo, lui, quasiment étranger à un pays natal qu’il a quitté si jeune dans de tragiques circonstances, détonne dans cet univers aux règles tacites et implicites. A la fois frère du héros, fils tenu par une promesse faite à une mère âgée, Européen par l’éducation qu’il a reçue, ce candide, justement par l’ignorance des règles qui régissent l’endroit, touche à ce qui peut faire mal.

A l’inverse, Dino, personnage désabusé jusqu’à la goujaterie, à l’image de son comportement vis-à-vis de Rosa, maîtresse épisodique et pis-aller à son désenchantement lucide, ou encore Gari qui se cache derrière son statut de quasi-apparatchik, symbolisent le renoncement. Ou les renoncements plutôt…

Belle histoire sur fond d’affrontement, dans un climat tendu par la touffeur de l’endroit et une situation anarchique, Ci-gît mon frère est un petit roman efficace, émouvant, qui se montre parfois inabouti, il est vrai, mais allant souvent à l’essentiel, quitte à se passer de certaines analyses plus profondes.

Pour un avis beaucoup plus négatif, je vous renvoie à l’excellent site Le Vent Sombre: http://leventsombre.cottet.org/service-de-presse/2012/ci-g%C3%AEt-mon-fr%C3%A8re.

ps: Merci à La Manufacture de Livres pour l’envoi de ce roman.

Ci-gît mon frère de Gérard Bon, La Manufacture de Livres (2012), 137 pages

Publicités

~ par cynic63 sur 23/02/2012.

4 Réponses to “Les cendres de Federico…”

  1. beaucoup plus qu’une fiche de lecture, une plongée qui donne envie de s’approprier le livre

  2. ce livre m’a envoutée, sans que je comprenne exactement pourquoi (c’est noir, désabusé), je n’ai pas pu le lâcher avant de l’avoir fini. J’ai l’impression d’avoir vécu l’histoire, un peu comme si j’étais moi-même devenue le narrateur… un véritable voyage

    • C’est vrai qu’il a un peu côté envoûtant…Bien aimé l’aspect désabusé également.certains n’ont cependant pas été sensibles. Merci pour la visite et le commentaire

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

 
%d blogueurs aiment cette page :