A l’est du nouveau…

Roman fleuve et ambitieux, dans sa forme comme dans son propos, Shanghai connexion de Romain Slocombe constitue le troisième volet de l’océan de la stérilité, série plaçant Gilbert Woodbrooke, une sorte d’antihéros, photographe et quarantenaire déclinant, au centre d’une fresque évoquant une certaine Europe.

 

En ce mois de janvier 2003, Gilbert s’ennuie à Londres. Una, l’Américaine qui semble avoir été capable de l’apprivoiser sentimentalement, est rentrée aux Etats-Unis et il lui tarde qu’elle revienne. Fauché, il se voit proposer par Julius B. Hacker, un de ses amis quelque peu extravagant, une mission: se rendre à Lyon afin de vendre à un collectionneur un livre rare et, en même temps, siéger parmi le jury d’un festival de film trash, le Freak Zone. Gilbert devra, néanmoins, voter pour le film de Julius, Shanghai Connexion, qui raconte la fuite de Juifs d’Europe Centrale vers le Japon puis la Chine. Un pan d’histoire inconnu auquel le réalisateur a consacré une oeuvre qui tient à la fois du témoignage de survivant et d’oeuvre underground…

Animé d’une double motivation –fuir un Londres devenu hostile pour lui à la suite d’une altercation avec la police et désireux de partir sur les traces d’un grand-père disparu qui a bien connu la ville rhodanienne– Gilbert se rend donc dans la capitale des Gaules et ne va pas tarder à se retrouver pris dans une bien étrange tourmente. En effet, si être membre d’un jury de festival trash ne relève pas, en soi, de la sinécure, la chose va virer au cauchemar…

 

Enchâssements de différents récits qui promènent le lecteur en des lieux divers, du Lyon de l’occupation au Japon qui va bientôt entrer en guerre, en passant par l’est de la Pologne et  la grande ville chinoise qu’est Shanghai, Slocombe propose une oeuvre polyphonique qui, dans ses parties consacrées au passé, adopte la forme du journal le plus souvent, de la confession rétrospective parfois.

Laissant ses témoins s’exprimer de la façon qu’il estime, souvent avec raison selon nous, qu’ils auraient pu le faire à l’époque, l’auteur s’impose une contrainte des plus redoutables. Il risquait, effectivement, de poser le regard distancié du contemporain sur une époque incertaine et tourmentée. Ici, on sera gré à Slocombe de s’être fondu, de s’être glissé dans la peau de ses personnages en s’effaçant en eux au point de taire sa propre voix d’homme moderne.

Au récit émouvant, parfois terrifiant et dépourvu de pathos, d’un Lichtman qui, face à la caméra de Julius, se remémore avec exactitude l’odyssée qui lui a permis de survivre, Slocombe superpose les récits de Gordon Woodbrooke, grand-père de Gilbert, journaliste talentueux et celui de Gabrielle Pierremont, jeune fille de bonne famille, engagée dans la Résistance alors que rien ne la prédestinait à cela, arrêtée, torturée et qui va connaître les derniers soubresauts du système concentrationnaire à l’est de l’Europe. Deux personnages bien différents mais marqués jusque dans la profondeur de leur chair par l’horreur…Une communauté de souffrance dont ils ont rendu compte dans deux ouvrages de référence.

Roman minutieusement documenté- comme en témoignent les annexes-, tant sur la résistance lyonnaise que sur le jeu diplomatique se déroulant dans un Extrême-Orient qui, s’il n’est pas encore partie prenante de la Grande Boucherie, ne va pas tarder à faire son apparition sur la scène du théâtre des opérations, Shanghai Connexion s’inscrit évidemment dans la catégorie du roman Noir historique mais avec une finesse telle qu’il est dénué de tout didactisme.

On pourrait, cependant, trouver quelques défauts de cohérence à l’ensemble, notamment dans tout ce qui concerne un récit cadre dont le ton parfois loufoque ou les rebondissements par trop tirés par les cheveux contrastent fortement avec l’évocation du passé.

Si tout n’est pas parfait, si l’intrigue contemporaine semble un brin trop alambiquée pour être honnête –quoique se lisant sans déplaisir-, l’essentiel n’est véritablement pas là, selon nous.

De même que si l’explication de la disparition de Woodbrooke convoque un vieux fait divers des années 50 encore non-résolu aujourd’hui, la fin constitue un sacré pied de nez et apporte une touche humoristique.

Reste une minutie des sensations, une précision de la description des lieux, une volonté de rendre compte au mieux de destins exceptionnels et une ambition romanesque salutaire.

 

ps: Merci à Fayard et à l’auteur pour l’envoi de ce roman.

Shanghai Connexion de Romain Slocombe , Fayard Noir (2012), 531 pages (plus annexes)

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~ par cynic63 sur 11/02/2012.

5 Réponses to “A l’est du nouveau…”

  1. Bonjour Cynic,

    j’ai prévu de lire ce roman puisqu’il attend sur mes étagères. par contre tu me confirmes que celui ci se lit indépendamment des deux autres, bien qu’il s’inscrive dans une trilogie? Peux être peux tu me donner le nom des deux premiers volumes car je ne les ai pas lu je pense. Merci ^^ Amitiés

    • Bonjour Lil’Mouse!!!
      C’est, en effet, le troisième. Peut-il se lire indépendamment? Pour moi oui et pour une raison simple: je n’ai pas lu les autres.
      Volume 1: Lolita Complex
      Volume 2: Sexy New York
      Amitiés

  2. Hello Cynic.
    Pas sûr que ta chronique m’incite vraiment à lire celui-ci dans un 1er temps. Mais en tout cas elle m’a bien donné envie de remonter des profondeurs de ma PàL où il végète depuis des semaines « Monsieur le Commandant ». Et comme ce sera mon 1er Slocombe, peut-être que du coup, l’envie d’enchaîner avec un tour du côté de Shanghai…
    Amitiés

  3. Après un bon week end de lecture (le livre fait quand même un peu plus de 500 pages) je partage tout à fait ton avis. Et pour rester dans le ton, je vais voir de quel bois se chauffe Chris Petit, toujours chez Fayard

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