Prisonnières de l’intérieur…

Troisième livraison papier des creusois des Editions Ecorceleur site présente quelques jolis projets téléchargeables en ligneRecluses de Séverine Chevalier s’inscrit bien dans la ligne de cette jeune et patiente maison: De l’exigence avant toute chose.

Suzanne est détruite. Son fils Polo, un tout jeune enfant, est mort lors de l’explosion d’une bombe dans un supermarché lyonnais, victime de la folie meurtrière d’une jeune femme qui, telle une kamikaze d’un autre lieu, s’est suicidée en entraînant des anonymes dans sa mort.

Brisée, Suzanne va chercher à savoir qui était cette fille du nom de Zora Korps, rencontrer certains de ses proches, comme ce responsable de l’école de Commerce où elle était étudiante et qui, du haut de sa suffisance pleine des termes creux des Libéraux modernes, ne lui apprendra rien.

Suzanne, n’ayant plus que cette alternative à l’effondrement, va pourtant se focaliser sur ses recherches- recherches que l’auteur désigne par des sous-titres intitulés « tentatives d’exploration de la fille en jaune »- au point d’aller très loin avec le père de Zora, homme brisé, comme elle, d’autant qu’un drame plus ancien l’avait déjà frappé de plein fouet.

Mettant le doigt sur une bribe d’indice, résonnant en elle comme un élément explicatif, Suzanne va alors arracher sa soeur Zia, handicapée moteur qui ne peut parler, de l’Institut où elle est placée et l’entraîner dans un voyage, au propre comme au figuré, dont le but sera de mettre à jour Zora Korps.

De la Camargue au Centre de la France, en passant par les Landes et bien d’autres régions, le duo improbable formée par les deux soeurs va traverser les lieux, rencontrer des personnages aux destins sur le fil, un peu comme elles.

Ce petit résumé succinct et volontairement elliptique ne rend vraiment pas justice à ce Recluses.

En effet, tout ceci ne rend pas compte de la chair de ce roman déroutant, dérangeant et inquiétant.

Déroutant de par sa forme. Dès l’ouverture, on sait que l’on s’engage dans un roman qui ne se déroulera pas au rythme d’une narration classique. Changements de points de vue d’un récit focalisé sur Suzanne au début avant un glissement progressif et inexorable vers la polyphonie, écriture digressive ou, au contraire, resserrée jusqu’à la nominalisation des phrases, narrateur différent selon les moments de tension dramatique, Séverine Chevalier varie, tente, prend des risques et, au final, parvient à une belle cohérence d’écriture.

Dérangeant de par ce que l’on sent advenir, de par cette mise à nue des personnalités. Si les motivations de Suzanne, qui entreprend ce road-movie de désespoir en compagnie de cette soeur qui ne peut ni bouger, ni verbaliser, paraissent limpides au premier abord –et il convient d’insister sur ce point– il n’en reste pas moins que le lecteur, au gré des pérégrinations des deux soeurs, va alors croiser des personnages multiples qui seront autant d’images d’existences murées. Dans le silence, l’apathie ou le vide.

Inquiétant dans ce qu’il met en jeu lorsque la terrible vérité nous éclatera au visage lors des dernières pages ou, même un peu avant, quand le récit bascule dans une horreur crue, une bestialité, une trivialité brute pourtant pressentie chez certains, voire voulue par d’autres.

Aussi, on ne saurait trop attirer l’attention sur l’importance de la figure de la mère.

Celle des deux soeurs, qui a assumé seule ses filles. Une mère qui est morte épuisée, qui s’est effacée, qui est partie en fumée laissant à Suzanne le poids des responsabilités de la chef de famille.

Suzanne, elle-même, qui reproduit en partie avec son jeune enfant le schéma initial que l’on désignera sans hésiter par le terme « mère-père ».

Déroutant, dérangeant, inquiétant encore quand le lecteur découvre de courts chapitres reprenant la lettre qu’Harold, un expert auprès du Service Médico-Psychologique, adresse à Zia et qui s’avérera être plus une confession, une analyse personnelle qu’un banal courrier.

Recluses se révèle malgré –ou grâce à ?–  sa brieveté être un roman à lire d’une traite ou à relire tant il résonne une fois terminé. Une belle et novatrice réussite de Noir, en tout cas.

ps: Merci à Cyril et à Ecorce pour l’envoi de ce roman.

Recluses de Sévérine Chevalier, Ecorce Editions (2011), 182 pages

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~ par cynic63 sur 30/01/2012.

5 Réponses to “Prisonnières de l’intérieur…”

  1. Un roman surtout à tenter quand on est en pleine forme et très disponible.
    J’ai essayé il y a quelques semaines, une période de boulot intense et de fatigue, je n’ai pas réussi à aller au delà d’une dizaine de pages …
    Et essayer de nouveau pendant des vacances ?

    • Ca demande de la disponibilité d’esprit, c’est sûr. Ce n’est pas forcément à lire à n’importe quel moment mais, quand on entre vraiment dedans, on réalise que c’est brillant…A réessayer donc cher Jean-Marc!

    • Jean-Marc,
      l’auteure en demande beaucoup au lecteur dans cette dizaine de pages. Certains ont dit : « Mais elle écrit deux fois la même chose ». Ce n’est pas du tout le cas, si on saisit de quoi parle le roman au fond, mais je comprends ce type de réaction. En l’éditant, je savais que « l’expérience » serait périlleuse et qu’elle demanderait aux lecteurs de se dépasser en s’y aventurant. Mais à mes yeux, il fallait que ce roman existe et qu’on lui permette de voyager un peu, d’être découvert. Je souhaite que l’envie d’y revenir vous prenne, dans une période plus propice, et que cet univers vous saisisse. Votre regard est précieux.
      Bien à vous.
      Cyril.

  2. Salut Cynic
    Désolé de me citer : « Les pièces du puzzle passent sous nos yeux, parfois difficile à ajuster. Non pas qu’elles soient mal calibrées, mais c’est la vie et la vérité de Suzanne qui sont faussées. » Plusieurs semaines après la lecture, c’est toujours l’impression que je garde. Un exercice de style est forcément moins évident à aborder, mais bonne initiative que d’avoir publié ce titre hors du commun.
    Amitiés.

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