Requiem pour un monde…

A l’Euroscepticisme à l’Ouest, étant donné le contexte actuel, Thierry Marignac répond, de son côté, par un Eurocataclysme à l’Est, tant l’Orient du vieux continent n’a jamais mieux correspondu à un Milieu Hostile qu’aujourdhui.

On retrouve Dessaignes, le héros désabusé de Renegade Boxing Club, qui a quitté la Ville Noire et Big Steve pour les hauteurs de Sébastopol afin de rejoindre la ténébreuse infirmière qu’il avait connue à Moscou. Ici, dans la chaleur étouffante de Crimée, il s’attelle à des tâches toutes manuelles et physiques pour le compte de sa Belle: il retape, tout simplement, une maison.

Les jours s’écoulent sur les bords de la Mer Noire, entre les attitudes insupportables d’une maîtresse bien acariâtre, les descentes au centre d’une ville, théâtre de tous les jeux géopolitiques entre Ukrainiens et Russes qui se débattent dans un complexe enchevêtrement d’intérêts contradictoires afin de s’affirmer en tant que puissance dominante, et, bien sûr, les petits arrangements des citoyens lambda, brinquebalés entre instinct de survie et volonté de devenir un potentat dans ce coin abandonné du continent.

Comme à son habitude, car tel est son caractère, Dessaignes fait avec mais ne se laisse pas nécessairement aller. C’est alors qu’il reçoit un appel de Vilnius. Une vieille connaissance, Loutrel, qui travaille pour l’Alliance, un groupement d’ONG, a besoin de lui: il doit d’urgence se rendre à Kiev et, à partir de là, recevra des instructions plus précises.

Dessaignes, aussi fauché que prêt à se sortir d’une torpeur qui l’étreint à l’image de la touffeur qui s’abat sur la ville portuaire, va donc partir pour un nouveau voyage en direction du Nord cette fois. Un long voyage en guise d’errance, de coups-fourrés, de mauvaises rencontres et de malversations plus ou moins complexes…

Surtout qu’il est bien loin de s’imaginer que Pierre-Henry et Jean-Charles, deux vieux compagnons de jeunesse travaillant désormais pour les laboratoires pharmaceutiques Heinz, se cachent, en réalité, derrière la mission que lui a confiée Loutrel…

Thierry Marignac ne choisit pas, comme à son habitude, la facilité. Par une intrigue éclatée en de nombreuses ramifications qui finiront, évidemment, par prendre sens au fur et à mesure que l’on suit son héros, mais aussi ses « amis » lors des chapitres qui leur sont consacrés, le romancier avance pas à pas, distillant par touches subtiles –notamment par une syntaxe qui s’étire en appositions traduisant des impressions fortes se dégageant de ce que l’on appellera « son tableau »– les tenants et les aboutissants d’une histoire qui touche autant à l’aventure personnelle qu’à la description d’un monde effrayant où les anciens apparatchiks de l’Ogre Soviétique ont bien su, eux, s’adapter à la nouvelle donne.

Tableau d’un pessimisme lucide et sans espoir, Milieu hostile ne se contente pas de dresser un état des lieux d’une Europe orientale, de la Mer Noire aux Pays baltes, livrée aux affres d’une déliquescence sordide et aux conflits d’intérêts de nations, petites ou grandes, dominantes ou émergentes, engluées dans un libéralisme sauvage perçu comme la panacée du fonctionnement du monde moderne.

En effet, si petites gens pourries comme flics corrompus peuplent le roman de Thierry Marignac, ce dernier semble pointer du doigt une sorte de décadence qui se fait, à la fois, sociale et morale, individuelle et collective. Ainsi, par delà les intérêts et les envies de personnages que tout oppose, on réalise, en fin de compte, que tout cela participe d’un même mouvement. Les Sang-Bleu, derniers avatars d’une noblesse d’Empire, anciens officiers de renseignement de la République aujourd’hui reconvertis dans les services de sécurité de consortium pharmaceutiques privés, se dirigent, pour ainsi dire, vers une sorte de néant existentiel, un vide où plus rien ne compte que la satisfaction immédiate de désirs plus ou moins avouables.

En fait, Marignac compose un requiem. Pour un monde, pour des hommes, pour des amis.

Cependant, on ferait un contresens des plus grossiers si on lui attribuait une quelconque intention de dénonciation abrupte, voire lourdaude, de ce marasme. Il n’est pas là pour cela. Et, de toute façon, les faits, les scènes comme les descriptions parlent d’elles-mêmes. Le lecteur n’est pas prié, voire convoqué, de prendre parti. Il se fera une idée tout seul de ce qui se joue ici, en arrière-plan d’un roman qui ne revendique que cette seule chose: Etre perçu comme une oeuvre littéraire, certes exigeante, mais uniquement comme cela.

ps: Merci à l’auteur pour l’envoi de ce roman

Milieu hostile de Thierry Marignac, Editions Baleine (2011), 279 pages

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~ par cynic63 sur 03/01/2012.

10 Réponses to “Requiem pour un monde…”

  1. Pas lénifiant ni bêtifiant, Marignac ne prend pas ses lecteurs pour des crétins, leur laisse leur libre arbitre et estime qu’ils sont bien assez intelligents pour comprendre, au moins en partie, la situation complexe qu’il décrit. Je partage ton avis. Et sous ce constat sombre il y a aussi une belle réflexion sur l’amitié et ses ambiguïtés.

    • Je n’ai pas dévoilé les éléments les plus « évidents » exprès. Réflexion sur l’amitié mais aussi sur l’amour (l’exemple de Loutrel)

  2. ben voilà, j’ai hâte de le lire maintenant… pfff

    • Ben voilà, ça, c’est une bonne résolution

    • et la santé surtout !!

      bon, sérieusement, à part dire que c’est terrible, je sais pas bien par où commencer…
      Je connaissais que « Le pays où la mort est moins chère » qui, il faut bien l’admettre, n’a pas grand chose à voir avec ce truc.
      En fait y’a juste que de la vie dans ce machin.
      L’intrigue est là mais j’ai pas eu l’impression que c’était franchement le but de la suivre.
      C’est juste ces personnages incroyables et des situations de dingues qui se succèdent. J’étais en Russie y’a quelques temps et j’ai retrouvé l’espèce de tension que j’avais senti dans la rue à Moscou ou sur le quai d’une gare perdue au milieu de ce grand truc tout pourri qu’est ce pays. (même si le bouquin se passe principalement en Ukraine, j’extrapole un peu….)
      Enfin, bon, bref, on s’en fout de mes vacances, ce livre est terrible et je vais me précipiter pour lire celui d’avant, et celui d’encore avant et les autres aussi…

  3. Hello Cynic.
    Voilà une chronique bien incitative à la découverte. Aller, je le note.
    Amitiés.

  4. yeahhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhh
    la chronique que je n’ai jamaid pu faire
    bravo

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