Enfants maltraitants…

Rivages a entrepris de retraduire les quatre volumes que Giorgio Scerbanenco avait consacrés, au milieu des années 60, à son enquêteur Duca Lamberti. L’an dernier, les deux premiers volumes étaient parus en même temps. Cette année, voici donc les deux derniers.

Les enfants du massacre, puisque c’est de ce titre qu’il s’agit, commencent par une vision dantesque. Une jeune enseignante a été torturée, violée et tuée sauvagement en pleine salle de classe par ses onze élèves. Duca, flanqué de Mascaranti, un flic bourru qui le seconde, se rend sur les lieux du drame à la suite du décès à l’hôpital de la professeur. La scène du crime, soigneusement circonscrite par les services de la police scientifique, présente de nombreux indices éloquents: les pièces à conviction ont été classées, identifiées, répertoriées. Duca a juste besoin de visualiser les choses afin de décider de la tactique à adopter face à ces onze adolescents qui, s’ils rejettent la responsabilité sur les autres, ne sont pas prêts à lâcher le nom du ou des coupables. Il s’agit donc de trouver le moyen de les faire parler.

Opiniâtre et décidé, Duca va passer une nuit entière à interroger chacun de ces jeunes, usant de fermeté ou de douceur calculée, aidé dans sa tâche par un accessoire des plus atypiques, tout en gardant à l’esprit que la moindre violence à l’encontre des gardés-à-vue ruinerait tout espoir de faire la lumière sur ce crime horrible.

Patient, rusé et conscient qu’il n’a qu’une nuit devant lui pour les faire parler, Lamberti va aller jusqu’à occulter un propre drame personnel qui se joue à quelques rues de là.

S’adjoignant les services de son amie Livia, rencontrée lors de Vénus Privée, il va alors passer en revue les connaissances, les familles comme les travailleurs sociaux qui ont été en contact avec ces jeunes.

Car, et il en est désormais persuadé, ces gamins, aussi ignobles qu’ils lui paraissent, n’ont pas imaginé un telle mise en scène morbide.

Petit à petit, à la faveur de ses recherches, de ses rencontres, de ses conversations avec les proches, ou moins proches, des tueurs, Duca va attendre la lumière qui tel un phare devra le guider vers une vérité dont il sait qu’elle est bien plus complexe, et par là-même horrible, que cette sauvagerie barbare qui a sonné le glas de l’existence de cette enseignante dévouée.

Scerbanenco nous livre une oeuvre d’une noirceur totale bercée par un sentiment d’une infinie tristesse comme en témoignent ces conversations avec ces parents qui sont d’abord des adultes en souffrance pour certains ou cette  assistante sociale qui a, malgré tout, cherché ce qu’il y avait de bon chez ces adolescents. En vain…

De plus, on s’enfonce avec Lamberti au sein de quartiers du vieux Milan comme on pénétrerait dans un monde pas encore mort mais plus tout à fait vivant. Cependant, si la mélancolie s’installe, on ne perçoit jamais la moindre nostalgie pour un avant meilleur qui n’a, en aucun cas, au préalable existé.

Servi par une écriture précise et tranchante, l’auteur construit un scénario implacable, minutieux, où  la parole des uns et des autres se libère petit à petit, et qui atteindra des sommets lors du récit final qui racontera ce qui s’est passé exactement dans cette salle de classe funeste.

Si Lamberti, et par là-même, selon nous, Scerbanenco, se montre des plus ambigu, notamment par ses prises de position sur la peine de mort, ses théories sur la psychologie humaine un peu abruptes et contestables, il y a de la nuance qui surgit de ce roman, un peu comme ces lumières qui percent timidement à travers ce brouillard épais qui recouvre Milan à la période de l’année où se déroule l’action.

En effet, si l’homophobie déjà présente lors des précédents volumes se retrouve ici, on ressent plus, sinon de la compassion, du moins de la compréhension pour ceux qu’on n’appelait pas encore « gays » dans ces Enfants du massacre.

Evidemment, si on réduit sa propre lecture à une lecture morale, si on examine cette oeuvre par le seul prisme de l’idéologie, on risque de ne pas adhérer, voire même de la rejeter en bloc.

Par contre, si on la lit comme une oeuvre moins manichéenne qu’il n’y paraît, si on lui accorde que des contrepoints existent, que derrière des paroles tranchées se cachent des pensées ou des sentiments plus complexes, on ne peut que reconnaître que l’on tient là une oeuvre noire magistrale et de très haute tenue.

ps: Une adaptation cinématographique de même nom a été réalisée en 1969.

pps: Vénus Privée et Ils nous trahiront tous sont chroniqués ici.

Les enfants du massacre (I ragazzi del massacro, 1968 ) de Giorgio Scerbanenco (trad. Gérard Lecas), Rivages Noir (2011), 254 pages

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~ par cynic63 sur 16/12/2011.

5 Réponses to “Enfants maltraitants…”

  1. Salut Cynic,
    Nous arrivons ex-aequo pour évoquer ce (grand) roman.
    Je ne crois pas à des envies peine de mort. Certes, à la fin, il regrette que son plan n’ait pas entraîné la mort de… Mais, comme tu l’as souligné, c’est plus complexe. Duca est un homme lucide (voire froid) qui a évacué toute candeur. Durant son enquête, on le sent qui pense en permanence à la victime, c’est son moteur. Quant à son homophobie, je ne me prononce pas, mais il est quand même assez sympa avec Fiorello, non ?
    Amitiés.

    • Salut Claude,
      Sur la peine de mort, je faisais référence à la scène après le cinéma avec Livia. Mais ce n’est pas non plus une prise de position très tranchée, tu as raison.
      Pour l’homophobie, c’est surtout une sorte de vision de l’homosexualité perçue comme une tare, qui fait, selon Duca, qu’un homosexuel est « pas tout à fait un homme » ou « pas tout à fait une femme ».
      Mais, et tu as encore raison, il se montre plutôt sympa avec Fiorello.
      A plus

  2. Si vous vous y mettez toi et claude, il va falloir que je relise Scerbanenco car cela fait bien longtemps que je l’ai lu et n’en possède que de vagues souvenirs

  3. un titre plutôt étrange…

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