Rencontre avec Cathi #1

Christophe Dupuis a eu la gentillesse de me faire parvenir cette interview de Cathi Unsworth et de m’offrir la possibilité de la publier. On l’en remercie très chaleureusement. 

On ne dira jamais assez que l’on a apprécié le dernier roman de la romancière anglaise mais elle s’exprimera sur ce Chanteur dans la deuxième partie de cet entretien qui sera publié ultérieurement. En attendant, elle revient ici sur sa jeunesse, ses premières années d’écriture, notamment en tant que journaliste, ses rencontres avec certains grand noms de la scène musicale comme littéraire. Enjoy!!!


London Calling

« Londres, c’est l’ombre et le brouillard. Une ville hantée. La ville du noir absolu. »

Traduction : Marthe Picard

Cathi Unsworth, on vous connaît – malheureusement – peu en France, pourriez-vous vous présenter ? Et prenez votre temps, on a de la place, et le milieu musical londonien nous botte bien.

Merci Christophe. On peut dire que je suis un produit de la génération « post-punk ». J’ai vu les Sex Pistols interpréter « Pretty Vacant » à Top of the Pops, l’émission des charts hebdomadaires de la BBC1, d’habitude plutôt insipide. J’avais neuf ans, je vivais au milieu d’un champ dans le Norfolk et je commençais déjà à me sentir inadaptée à la société. Je n’ai jamais oublié ce que j’ai alors ressenti, j’étais à la fois effrayée et emballée.

En grandissant, la musique est devenue de plus en plus importante pour moi, et heureusement il y avait à cette époque des femmes avec de larges coiffures et des esprits plus larges encore pour me servir de modèles. Des femmes comme Siouxsie Sioux, Joolz Denby et Lydia Lunch m’ont aidée à prendre conscience qu’être différente était plutôt une bonne chose, et elles m’ont poussée à fuir cette existence isolée. Je suis triste que les adolescentes d’aujourd’hui n’aient plus le même type d’exemples. On leur impose des accidentées de la chirurgie esthétique et des femmes de footballeurs, pour suggérer qu’utiliser son corps – et non son esprit – est la seule façon possible pour une fille de se surpasser.

Je suis allée à l’école d’arts de Great Yarmouth puis, à 18 ans, au London College of Fashion. Pendant que j’étais là-bas, j’ai fait un stage à l’hebdomadaire Sounds. Le rédacteur en chef Tony Stewart a dit que mon boulot était suffisamment bon pour que je continue à faire des piges pour lui, et ça a été le début de ma carrière dans le journalisme musical. J’ai rencontré une foule de gens brillants, je suis allée à un nombre incalculable de concerts et j’ai commencé à affûter mon écriture, qui était auparavant assez sommaire. Quand Sounds s’est arrêté, j’ai travaillé pour Melody Maker pendant quatre ans, ce qui m’a permis de faire la connaissance de Robin Cook quand il a enregistré un disque, Dora Suarez, avec mes amis James Johnston et Terry Edwards du groupe Gallon Drunk.

J’ai rencontré Robin à un instant crucial : le monde de la musique changeait, mon univers habituel avec sa multitude de scènes underground se transformait en créature corporate assagie, plus réactionnaire. Je savais que les gens comme moi n’en avaient plus pour longtemps là-dedans, et j’avais besoin de prendre une nouvelle direction. Il y avait plus de punk en Robin que dans la plupart de la musique du milieu des années 1990 – l’ère de la britpop – et j’ai donc décidé de marcher dans ses pas.

Tout d’abord, j’ai travaillé pour des titres avec des lignes éditoriales plus généralistes : Purr, une revue d’arts, et Bizarre, un magazine de culture alternative. Pour Bizarre, j’étais en charge de la rubrique littéraire, et j’interviewais donc tous les auteurs vivants que j’admirais quand je le pouvais. L’un d’eux était Ken Bruen, qui m’a poussée à écrire mon premier roman. Là encore, le timing était idéal, car peu après l’avoir commencé, j’ai été licenciée du magazine dans des circonstances assez douloureuses. Écrire ce qui allait devenir Au risque de se perdre m’a aidé à traverser cette période sombre.

Vos livres parlent de polar, de musique, de critiques musicaux, de Londres… et ça nous ravit. Mais si on parle mieux de ce qu’on connaît bien, on pourrait se dire aussi que le soir pour vous changer les idées, vous auriez envie d’écrire sur autre chose que votre quotidien, non ?

J’ai eu un quotidien assez extraordinaire, ainsi que la chance de pouvoir voyager de par le monde et de faire des rencontres très intéressantes. Cependant, j’ai toujours été consciente du côté sombre du système, qui se nourrit des espoirs et des rêves de jeunes gens, puis les abandonne, brisés, à l’état de zombies qui se décomposent dans des bars ringards de Stoke Newington. En m’intéressant au polar, je me suis rendu compte du nombre de psychopathes que j’ai rencontrés à cette époque, et qu’il est facile pour eux de prospérer dans un tel milieu où, pour réussir, le charisme est un meilleur atout qu’une conscience.

Mes deux premiers romans sont construits sur l’idée que le psychopathe est parmi nous, et qu’il nous empêche d’être heureux par ses intrusions incessantes dans notre monde, sa soif inextinguible de pouvoir et de contrôle. Cette vision a probablement été profondément façonnée par nos premiers ministres de ces trente dernières années. Margaret Thatcher était une sorcière qui a jeté un mauvais sort au pays. Et si seulement son fils spirituel Tony Blair avait été assez bon pour jouer de la basse pour Genesis, par exemple, il aurait eu toute l’adoration, tous les hélicoptères privés et les bus de tournée qu’il voulait, et le monde aurait été un endroit beaucoup plus sûr. Je suis certaine que Tony Banks de Genesis aurait été un bien meilleur premier ministre. Si seulement ils avaient échangé leurs places !

Tous vos livres sont publiés par Serpent’s Tail où œuvre l’inimitable John Williams, vous pouvez nous dire quelques mots sur lui et cette excellente maison d’édition ?

J’ai rencontré John pour la première fois dans la cuisine de Robin Cook, quelques semaines avant la mort de celui-ci. John s’est occupé de lui les derniers mois de sa vie, et de certains de ses romans, s’assurant qu’ils restent disponibles au Royaume-Uni chez Serpent’s Tail, alors que la série « L’Usine » était épuisée depuis presque dix ans chez un éditeur bien plus gros. John est devenu l’exécuteur littéraire de Robin au Royaume-Uni, et il est éditeur polar chez Serpent’s Tail depuis dix-huit ans maintenant. Cet homme a tant fait : il a été le premier à publier David Peace et à montrer son génie, il a édité George Pelecanos au Royaume-Uni quand personne ne s’y intéressait, et il a été la seule personne a bien vouloir publier mon premier roman.

Que je sois publiée par Serpent’s Tail était probablement inévitable, ça a longtemps été ma maison d’édition anglaise préférée. Le fondateur de la maison, Pete Ayrton, est aussi l’une des personnes les plus extraordinaires que je connaisse : un vrai subversif, un rebelle ; il militait en son temps dans des mouvements anti-establishment et il a toujours promu des auteurs de toutes les nationalités, souvent ignorés dans leurs propres pays. Et il est hilarant. Demandez à Pete où il était en 1968 et il vous dira : « À Paris, en pleine manif » avec une voix à la Johnny Rotten. Bien plus que mes éditeurs, Pete et John ont été comme mes deux oncles préférés qui ont eu foi en moi envers et contre tous.

Dans vos livres, la musique est omniprésente, dans Londres Noir vous dites : « London’s Burning, London Calling, Waterloo Sunset, The Guns of Brixton. Londres bat au rythme de la musique du monde, chacun de ses quartiers raconte ses propres légendes populaires au travers du bhangra, du reggae, du ska, du blues, du jazz, du fado, du flamenco, de l’électro, du hip-hop, du punk : à vous de choisir votre bande-son. » Et vous, quelle est votre bande son ?

Ça dépend, mais ma bande-son préférée intégrerait toujours des morceaux de Barry Adamson, Gallon Drunk, Quincy Jones, John Barry, The Cesarians, Lydia Lunch, Gil Scott Heron, Lalo Schifrin, Louis Armstrong, Louis Prima, CW Stoneking, Charlie Mingus, Betty Davis, The Jesus Lizard, Dusty Springfield, Nancy Wilson, Johnny Cash, Bobby Gentry, The Tindersticks, Tom Waits, Link Wray, Serge Gainsbourg, Jimmy Scott et Elvis. Enfin, entre autres.

On vous découvre chez Rivages avec Au risque de se perdre, votre premier polar (2005). Alors, la question bateau : en tant que journaliste, qu’est-ce qui vous a poussée à écrire un roman ? Et pourquoi le polar ?

Je pense que j’ai déjà répondu à ça dans la première question ! Au début, Robin Cook m’a servi de modèle et Ken Bruen a cru en moi. Puis, un autre grand auteur de polar britannique, Martyn Waites, que je connaissais aussi de Bizarre (je l’avais interviewé puis fait écrire pour le magazine), a montré mes six premiers chapitres à son agent, Caroline Montgomery, et elle s’est occupée de moi depuis. Caroline, comme Pete et John, sont pour moi plus des membres de la famille que des relations professionnelles.

Quant à savoir pourquoi le polar, c’est aussi lié à Robin. Depuis que j’avais lu J’étais Dora Suarez, je voulais écrire des livres comme ça. Dix années se sont écoulées ensuite, pendant lesquelles j’ai lu autant de polars que je pouvais, et je pense que ça m’a aidée à me concentrer sur la tâche qui me restait à accomplir.

Parce qu’en fait, avec Bizarre, où j’étais journaliste et responsable de rubrique, ça s’est très mal terminé. En gros, on m’a virée d’un poste que j’adorais et auquel j’avais consacré quatre années de ma vie et énormément de travail. Je me suis vraiment sentie dépossédée, fatiguée. Je ne voulais plus consacrer une fois de plus mon énergie et mes compétences à un employeur qui pouvait me licencier à sa guise. Alors j’ai pensé que devenir romancière était le seul moyen de maintenir mon autonomie et mon intégrité !

C’était ça, le rêve. Bien sûr, ce n’est pas si facile, vu qu’on n’est pas vraiment payé pour écrire des livres dans ce pays, et le marché du livre au Royaume-Uni suit un modèle qui ne favorise pas les indépendants. C’est pourquoi j’ai un boulot alimentaire très ennuyeux mais stable, afin de me donner les moyens d’écrire à côté, et je n’ai pas pris de vraies vacances depuis dix ans. Heureusement, j’ai de l’endurance. Mes ancêtres travaillaient tous dans des mines de charbon, dans la sidérurgie ou dans l’agriculture, donc j’ai le turbin dans le sang.

David Peace signe la préface de l’édition française (tiens, comment cela s’est fait ?) et il y souligne votre amitié avec Robin Cook… on ne peut parler de cet admirable auteur sans vous demander quels sont vos auteurs fétiches, ceux qui vous influencent…

J’ai rencontré David quand je m’occupais de la rubrique littéraire de Bizarre, cela fait dix ans maintenant. Pour moi, cela a été la découverte la plus enthousiasmante depuis longtemps, tous médiums confondus – musique, écriture, tout. Lire 1974, ça m’a fait le même effet que lorsque j’ai vu les Pistols ou les Stooges pour la première fois. David écrasait tout le reste. Quand on s’est rencontrés, le courant est bien passé, évidemment : on venait tous les deux d’un milieu musical – David a joué dans un groupe pendant des années –, on aimait les mêmes choses et on avait les mêmes références. Avant de lire cette préface, je ne m’étais pas rendu compte qu’il avait lu mes textes dans Sounds et Melody Maker, et que je l’avais fais découvrir certains de ses groupes préférés.

Sinon, à part Robin, Ken, Martyn et David, les autres écrivains dont je dirais qu’ils ont eu le plus d’influence sur moi sont James Ellroy et Jake Arnott. Robin et James Ellroy sont un peu les Beatles et les Stones : ils ont totalement rénové le polar. Ils se sont débarrassés du stéréotype du gars qui mène l’enquête en solo sur une série de meurtres et ils ont inventé toute une nouvelle formule : prendre les histoires cachées d’une ville et les utiliser comme une vaste toile de fond, comme un miroir pour la société. David, Jake et Martyn ont constitué la génération suivante : les Joy Division, les Sex Pistols et les Clash. Ils ont appliqué ces techniques en mettant leur propre veine épique sur ces histoires polar et pop.

Ken est un peu comme ça, mais pas seulement. Il est une sorte de mélange de poète métaphysique et d’auteur polar, il a ces influences-là, mais il a aussi cette sombre sauvagerie d’Irlandais, ce qui étrangement le rapproche des auteurs américains du Sud profond, une autre de mes influences. Harry Crews est l’un de mes héros, et j’utiliserais ses sages paroles en exergue de mon prochain roman : « Normal is for shit. » (« La normalité, c’est de la merde. ») De ces auteurs-là, c’est lui mon préféré, et j’aime aussi Katherine Dunn, Flannery O’Connor, William Faulkner et Cormac McCarthy, pour leur utilisation merveilleuse du langage, à vous faire sortir les yeux de la tête.

Mais mon auteur préféré de tous les temps est Nelson Algren, le poète de Chicago.

Dans ce roman, on croise Diane, « fan de polar et de rock’n’roll » (« Les romans et la musique, je serais devenue folle sans ça. »), qui a travaillé à Melody Maker… Il n’y aurait pas un peu de vous là-dedans ?

Comme vous pouvez-vous en douter, il y a beaucoup de moi là-dedans. Elle est à peu près comme moi à son âge. Je pense qu’on ne peut pas s’éviter soi-même dans son premier roman. Mais j’espère que j’ai réussi à m’en exorciser désormais, et maintenant je m’intéresse beaucoup plus aux autres gens !

Diane, qui a un regard lucide sur la presse musicale : « Tous les petits groupes qui nous remerciaient de notre soutien quand ils étaient d’obscurs inconnus se jetaient dans les bras de notre pire ennemi dès qu’ils flairaient l’odeur des billets. »

Oui, eh bien, j’en ai fait l’expérience. J’étais l’une de ces journalistes qui voulaient être là dès les premiers concerts et mettre en avant des groupes qui n’étaient pas forcément à la mode (dans la presse musicale, je veux dire, pas parmi les fans). Jusqu’au jour où ils commençaient à faire de l’argent ; tous les journalistes plus âgés rappliquaient alors, parce qu’on les faisait voyager tous frais payés pour les interviewer. Enfin, je tiens à préciser que la plupart de ces groupes reviennent après. Il n’y en a qu’un pour lequel je me suis sentie réellement trahie, un groupe que vraiment personne dans la presse musicale ne suivait à part un photographe et moi. Ils se prétendaient punks et socialistes, mais se sont révélés tout le contraire dès qu’ils ont touché le jackpot. Mais d’un autre côté, il y a aussi des groupes qui ont connu un énorme succès et qui ensuite, quand ils pouvaient faire la pluie et le beau temps, insistaient pour que ce soit moi qui les interviewe. Billy Corgan des Smashing Pumpkins en est l’exemple type, il était adorable et l’est toujours resté, avec moi du moins. Le mieux, c’était de suivre des groupes qui avaient un gros public de fidèles sans jamais devenir vraiment branchés, comme ça je pouvais les garder pour moi. Des groupes comme les Cardiacs ou New Model Army, que j’adore.

Une presse prenante, qui demande beaucoup : « L’après-midi passa, à grands renforts de whiskys, de bière et de speed »…

Bon, cette scène se déroule pendant une veillée funèbre, donc c’est pardonnable ! Enfin c’est vrai, nous buvions beaucoup à cette époque. Tout le monde, d’ailleurs. Personne n’était obligé de se lever le matin. Mais quand j’avais vingt ans, c’était beaucoup plus facile, je ne pourrais plus maintenant. À présent, c’est uniquement du bon vin, et jamais avant l’heure de l’apéro…

To be following…

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~ par cynic63 sur 02/12/2011.

4 Réponses to “Rencontre avec Cathi #1”

  1. Christophe m’avait fait passer le document audio en vo, elle a une voix très intrigante. Grâce à elle, j’ai découvert des groupes inconnus.Tu devrais lire « Au risque de se perdre ». je suis certaine qu’il te plaira.

    • Je vais le lire…quand ma pile aura diminué. Le prochain ne devrait pas tarder. Elle parle de Joolz Denby, je te l’ai prêté celui-là???

  2. Mon premier commentaire, j’ai découvert ce blog depuis longtemps et là je saute le pas…Super interview, merci de la faire partager. C’est vraiment une auteure qui mérite d’être lue et reconnue, tous ses livres sont excellents, Rivages doit traduire son troisième roman « Bad penny blues » qui parle de meurtres ayant eu lieu dans les années 60 à Londres, une sorte de « Dahlia noir » londonien. Et son prochain est annoncé pour 2013 « Weirdo ». Je rejoins le premier commentaire, « Au risque de se perdre » est excellent, et en lisant l’interview ça me donne envie de jeter un oeil aux livres de Martyn Waites, je ne connais pas du tout, mais au milieu de David Peace, Ken Bruen et Robin Cook je pense que je ne serai pas déçu.
    Vivement la deuxième partie!!!

    • Justement le troisième roman…elle en parle dans la deuxième partie (je la mets en ligne lundi). C’est surtout Christophe Dupuis qu’il faut remercier pour l’interview…et à bientôt en tout cas!

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