Frère et soeur(s)…

Le Red Room Lounge de Megan Abbott, qui vient de sortir aux Editions du Masque, constitue en fait le premier roman de cette prometteuse auteur.

Lora King, la narratrice de l’ensemble de l’oeuvre, est une enseignante dans un lycée de jeunes filles plutôt réservé à la classe moyenne californienne. Vivant avec son frère Bill, un flic qui s’est retrouvé adjoint auprès du Procureur suite à une réaction courageuse lors d’une intervention délicate, la jeune femme mène une existence douce et préservée de tous les ennuis. Il faut dire que le frère et la soeur ont eu leur lot de drames personnels puisqu’ils ont perdu, il y a bien longtemps, leurs parents. Elevés par ceux que Lora désignera tout au long du roman par les termes de « Parrain et marraine », ils ont développé une relation très particulière entre eux; l’un semblant veiller et chérir l’autre et réciproquement. Fringant et assez brillant, malgré une certaine tendance à un effacement qui laisse entrevoir une timidité profonde, Bill n’a que très rarement entretenu de « relations sérieuses » avec les femmes. Le hasard et les circonstances mettront sur sa route Alice Steele, une extravagante et séduisante costumière des studios hollywoodiens. Après seulement quelques mois de liaison, Bill épouse Alice qui va alors prendre toute sa place dans la vie du policier, et même plus…

Lora déménagera pour laisser le couple vivre sa vie, quoique celle-ci continuera à les voir plus que fréquemment au point même de partager avec eux de fastes soirées qu’Alice ne manquera pas d’organiser avec une régularité quasi-systématique.

Une relation étrange, basée sur une forme de complicité paradoxalement marquée par une distance suspicieuse de la part de Lora, va prendre forme entre les deux femmes. Au point qu’Alice n’hésite pas à présenter à la soeur de son mari, Mike Standish, une vieille connaissance doublée d’un bellâtre qui exerce la profession d’attaché de presse dans le milieu du cinéma et qui mettra tout en oeuvre pour la séduire. Avec un certain succès.

Toute la première moitié de Red Room lounge s’articule autour de cette atmosphère qui oscille entre la lumière -les fêtes organisées par Alice, les week end de détente partagés par ces quatre protagonistes- et l’ombre -le mystère entourant la personnalité comme le passé tu de cette même Alice. On éprouve, de par la narration qui n’adopte que le point de vue de Lora, une certaine sensation de malaise, à la limite de l’étouffement, face à cette fascination/répulsion qu’elle éprouve pour sa belle-soeur. En outre, cette dernière ne fait rien pour la rassurer, se mettant dans des situations ambiguës qui ne font qu’épaissir les doutes. Si Bill semble accorder une pleine confiance à sa jeune épouse, si Mike, qui évite les questions embarrassantes au sujet d’Alice, si Lois, une amie bavarde et quelque peu déjantée, laisse entendre des choses tout en sachant s’arrêter à la limite de l’aveu, Lora n’accepte pas de laisser les choses en l’état.

Pas vraiment décidée à couper le cordon avec Bill –car c’est de cela qu’il s’agit en fin de compte-, elle va, petit à petit, à la faveur de signes extérieurs qui vont la convaincre qu’Alice n’est pas aussi vierge de tout passé comme elle le suggère, aller très loin afin de mettre à jour la jeune femme dont elle va se persuader qu’elle représente un véritable danger pour ce frère tant aimé.

C’est donc bien dans la deuxième partie d’un livre qui ne comporte pourtant pas de chapitre que l’on va basculer dans le Noir, au sens strict, tant les évènements comme certains personnages nouveaux l’inscrivent définitivement dans ce genre.

Megan Abbott a donc effectué un long travail de mise en situation, une préparation minutieuse à l’image des nombreuses énumérations à propos des vêtements, des plats ou menus servis lors des soirées et qui matérialisent ce vouloir-vivre d’Alice en une course effrénée vers les chemins de la jouissance.

Loin d’être ennuyeux ou laborieux, ce long préambule contient déjà les éléments d’un drame d’une noirceur et d’un pessimisme incommensurable tant l’incroyable vérité, les ramifications de l’histoire, l’extrême violence de certaines scènes, les implicites plus éloquents que les mots –notamment lorsque l’on perçoit que Lora elle-même « passe de l’autre côté »– vont remonter à la surface lors de la partie proprement « polardière » du roman.

En outre, on signalera la force et la beauté du dialogue final entre Alice et Lora, sorte d’acmé d’un récit qui peut nuancer le jugement que l’on aurait émis sur l’une ou l’autre…

C’est ainsi que l’on retrouve les thèmes que Megan Abbott développera dans ses oeuvres suivantes –dont on a parlé ici– tels que l’ambiguïté des sentiments, entre autres, amoureux, la complexité de personnages qui ne sont jamais univoques mais aussi la perversité d’un système qui fait des relations hommes/femmes un trafic, l’ancrage dans les années 50 et, enfin, la trahison assumée par le héros.

Moins abouti qu’Adieu Glorian’oublions pas que l’on a affaire à un premier roman-, ce Red Room Lounge contient déjà le matériau romanesque que la jeune Américaine fera fructifier par la suite…

ps: Merci à Anne et aux Editions du Masque pour l’envoi de ce roman

pps: l’avis de Julien Védrenne sur K-libre:http://www.k-libre.fr/klibre-ve/index.php?page=livre&id=1768

Red Room Lounge (Die a little, 2005) de Megan Abbott (trad. Jean Esch), Editions du Masque (2011), 307 pages

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~ par cynic63 sur 28/11/2011.

4 Réponses to “Frère et soeur(s)…”

  1. Bonsoir Cynic
    J’attendais la soirée – et la conclusion de notre amical débat chez moi – pour venir consulter ta chronique.
    Très belle analyse, je le dis sans flatterie. Oui, la « mise en situation » est capitale pour comprendre les deux facettes de la société qu’elle nous présente. Et aboutir à la seconde partie, criminelle.
    Sacré bon boulot, quand même ! Vive Megan Abbott !
    Amitiés.

  2. Re-bonsoir Claude,
    Que d’échanges sur ce dernier Megan quand même…
    Merci pour ton compliment. Il y a en effet deux facettes dans cette société et parfois certains sont prêts à basculer de l’autre côté (Lora, pour mieux finalement « sauver » ce frère, et revenir à une certaine vie d’avant…mais il y a un autre personnage qui, lui, bascule vraiment…)
    Du bon boulot, c’est vrai!!!
    Amitiés

  3. Bonsoir,
    je n’ai pas réussi à rentrer dans ce roman. J’y ai trouvé, comme toi, les caractéristiques de Megan Abbott qui ont fait mon bonheur de lectrice avec « Gloria », mais loin d’être « mûres » (premier roman me diras-tu…). Les portraits de femmes sont il est vrai déjà percutants, mais il m’a semblé que l’intrigue psychologique était trop bancale, et un peu trop gonflée par des artifices de style, pour convaincre.

    • Je vois ce que tu veux dire mais, de mon côté, ça ne m’a pas gêné. Lora est de toute façon bancale donc…Le style, lui, m’a plutôt convaincu. Intéressant en tout cas de lire ce roman antérieur après les autres. On voit l’évolution d’une autre façon…

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