Cargo mort…

Une petite piqure de rappel avant le tout dernier roman du monsieur…

Dans A quai, Thierry Marignac s’attaque à l’Europe centrale déchirée du milieu des années 90,à ses réfugiés, fuyards déracinés de pays qui n’existent plus. A leur attente d’obtention d’un visa, de papiers, d’autorisations constituant autant de documents perçus comme d’authentiques permis de vivre dans la partie prospère du vieux continent.

C’est à bord du Bibby-Kalmar, cargo sordide et morne, coincé dans un port allemand de la région de Hambourg, que se trouvent Zoran et sa famille, ainsi que plusieurs centaines de compagnons d’infortune tous issus du centre ou de l’est de l’Europe. Pour tromper l’ennui ou l’attente interminable –car tous ces passagers ont pour interdiction formelle de descendre-, chacun a sa méthode. Les femmes essaient d’améliorer la pitance des leurs, en rivalisant d’ingéniosité. Les hommes, dans leur grande majorité, joue avec l’espoir d’empocher quelques marks. Tous essaient de trouver, en tout cas, une solution. Les quelques aides provisoires attribuées par les autorités de l’Union Européenne servent de monnaie d’échange, de gages mais aussi d’espoir pour les plus débrouillards ou les plus chanceux lors des parties organisées par le Moldave, véritable gérant de ce tripot flottant.

A terre, c’est le règne des commissaires européens chargés d’examiner les dossiers de ces demandeurs d’asile. Ce sont eux qui donnent leur accord, émettent les fins de non-recevoir et, par la même, décident du sort de ces damnés des Balkans. L’Occidental, un personnage sans nom comme Marignac aime à peupler ses romans, vient d’arriver. Dépendant de Strasbourg, il a une certaine expérience des cas difficiles puisqu’il a déjà officié en Irlande. Connaisseur des langues slaves, il a été dépêché pour seconder Pelletier et Simmons, deux commissaires de ce que l’auteur appelle « l’Euroconscience »

Le plus souvent, Zoran se rend aux tables tenues par le Moldave, attend son tour, entre dans la partie. Un soir, une d’elles tourne mal et un Ukrainien est retrouvé dans le coma. Les soupçons se tournent sur Zoran qui s’était violemment querellé avec lui.

Huis-clos lorsqu’il se focalise sur Zoran, roman plus ouvert sur l’extérieur – mais si peu– lorsque c’est la voix de l’Occidental qui domine, A quai est loin des canons du roman noir classique. Pas de véritable enquête ici, encore moins de policier en charge d’arrêter un malfaiteur quelconque, le roman fait plutôt la part belle à l’expression des sensations de ses deux personnages principaux.

Si l’un est enfermé dans la minuscule cabine qu’il ne quitte que pour se retrouver sur un pont qui ne mène nulle part, l’autre se retrouve à jouer, ici et ailleurs, la même partition. En effet, parallèlement à sa mission sur le Bibby-Kalmar, l’Occidental va se rendre à Rostock où d’anciens officiers de l’armée rouge attendent également des papiers leur permettant de s’installer en Allemagne. Des voyages en forme d’aller-retours qui relatent d’autres versants de la même situation, d’autres dérives immobiles.

Si Zoran se retrouve matériellement et physiquement bloqué, sans véritable chance de se prendre en main tant il est dans un état de claustration, paradoxalement passage obligé à toute liberté possible mais pas certaine, l’Occidental bouge, se déplace, tient peu en place mais n’en demeure pas moins prisonnier de certaines traîtrises ou frustrations passées.

L’un comme l’autre, que tout semble opposer à première vue, ont bien plus en commun que l’on pourrait le supposer lorsque la lecture débute.

Des destins d’errances, de migrations. Extérieures ou pas.

Dépourvu de tout jugement moralisateur mais non-exempt de regard moral sur des situations réelles qui ont fait d’êtres tout aussi réels des naufragés de l’existence, A quai se révèle acerbe, par petites touches, sans cris assourdissants quand il tacle les tracasseries administratives.

On ressent, à travers la prose de Marignac, toute la détresse, l’étouffement provoqué par les lieux, la désespérance sourde des damnés de la vie. De tous les damnés de la vie.

Au delà des cas, des doléances à enregistrer, des demandes à faire cadrer avec les formulaires, c’est d’humain dont on parle ici. Sans fard, ni masque et qui se débrouille et continue malgré la tristesse des abandons.

A quai de Thierry Marignac, Rivages Noir (2006), 222 pages

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~ par cynic63 sur 09/11/2011.

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