« La France a peur »…

Avec la France tranquille d’Olivier Bordaçarre, on plonge d’entrée dans une scène de violence pure. Un homme s’apprête à mettre à mort une jeune femme qu’il a, on le devine aisément, probablement cuisinée au préalable. Cette scène qui trouvera son dénouement lors des ultimes chapitres nerveux et rythmés ouvre donc un roman qui ne tient pas du thriller aux effets appuyés.

En effet, l’essentiel, même si cet aspect n’est pas absent de la narration de Bordaçarre, ne réside pas là car c’est plutôt à une lecture sociale que nous sommes conviés ici.

Il y a d’abord un lieu, Nogent-les-Chartreux, une petite ville provinciale de 20 000 habitants, située en plein coeur de la Beauce. Chacun vit petitement entre les rendez-vous au café du coin, les marchés hebdomadaires qui constituent l’une des rares occasion de trouver un peu d’animation dans la cité, les soirées du samedi soir, bien calé dans le salon douillet de son lotissement, devant les programmes de la chaîne la plus regardée en France. La vie rêvée en somme…

Seulement, un homme, apparemment déséquilibré, commence par assassiner quelques citoyens de cette communauté sans histoire. Même s’il s’agit de marginaux aux yeux des bons Français travailleurs et honnêtes de Nogent, l’angoisse, puis une peur paranoïaque, commencent à se faire sentir. Et ce n’est pas la gendarmerie qui va rassurer la population tant Paul Garand, son commandant, est perçu comme un incapable, un obèse qui n’a comme projet de vie que l’attente de dimanches entièrement dédiés à la pêche ou les quelques soirées où il invite Gregory, son fils de 25 ans, à apprécier ses talents de cuisinier.

Tout cela ne laisse guère d’autre alternative à certains citoyens partisans d’un ordre fort que de s’organiser, de prendre les choses en main si l’Etat ne réagit pas plus afin de ramener le calme au sein d’une communauté pourtant bien tranquille…

Olivier Bordaçarre propose donc une sorte de mise à jour, un état des lieux d’une certaine France à travers ce récit de tueur qui, on l’a déjà dit, apparaît d’autant plus psychopathe que la plupart des protagonistes ne comprennent pas ses motivations. Frappant des êtres n’ayant comme unique point commun de ne pas se conformer à un certain modèle normatif, ne laissant qu’une signature énigmatique après ses méfaits, celui-ci va donner du fil à retordre à un Garand qui va sortir de sa léthargie, boosté par un fils avec lequel il entretient des rapports compliqués.

Si Bordaçarre n’évite pas toujours les pièges du roman noir social à la française comme, par exemple, une tendance parfois redondante à grossir de manière démonstrative les traits de certains de ses personnages ou de leur caractère, notamment en ce qui concerne leur lâcheté ou leur bassesse, si certains tics langagiers peuvent parfois paraître artificiels ou exagérés, à l’image du franglais dont Grégory abuse jusqu’à la caricature, il n’en demeure pas moins que le coeur du propos, l’intrigue et son déroulement tiennent la route.

L’auteur se montre également à son avantage lorsqu’il évoque cette ville à l’image de la petite bourgeoisie provinciale comme pouvait nous la donner à voir un Chabrol ou un Boisset, par exemple. Car c’est bien triste Nogent, c’est bien petit et étriqué dans son espace et sa mentalité. Ce n’est pas glauque comme un grand ensemble mais plutôt comme un enchaînement de pavillons proprets qui exsudent les velléités de réussites au rabais, les volontés de se construire un chez soi bien à l’abri du regard des autres.

Alors, on comprend que le tueur va vite devenir un prétexte à révéler certaines idées réactionnaires que beaucoup ne vont plus taire face à cette adversité qui les frappe. Si Bordaçarre les fait parler à travers des dialogues à la volée qu’il insère comme autant de paroles anonymes mais tellement représentatives d’une certaine France, il n’oublie pas ceux qui sont prêts à passer à l’action quitte à se dresser face à des lois qui, de toutes façons, ne les protègent pas.

De même, l’auteur nous présente un héros, Paul Garand, sorte d’outre-mangeur qui a dépassé le quintal depuis longtemps, qui, s’il n’a rien d’un surhomme omnipotent, séduit par son caractère atrabilaire autant que par son attachement à son fils ou à son ex-femme avec laquelle il ne parvient pas à couper le cordon.

Sur fond de « La France a peur », Olivier Bordaçarre signe donc ici un roman certainement pas exempt de défauts comme nous l’avons dit mais terriblement engageant, souvent pertinent et efficace.

ps: Merci aux Editions Fayard pour l’envoi de ce roman

Les avis de Yan:http://encoredunoir.over-blog.com/article-la-france-tranquille-d-olivier-borda-arre-83055049.html, de Jean-Marc:http://actu-du-noir.over-blog.com/article-nogent-les-chartreux-la-france-tranquille-85579651.html, de Pierre:http://black-novel.over-blog.com/article-la-france-tranquille-de-olivier-borda-arre-fayard-noir-85415157.html. Entre autres…

La France tranquille d’Olivier Bordaçarre, Fayard Noir (2011), 342 pages

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~ par cynic63 sur 07/10/2011.

6 Réponses to “« La France a peur »…”

  1. Salut Cynic, je suis d’accord avec toi, ce qui est important dans ce roman, c’est plus le contexte, cette description d’un microcosme que l’on peut généraliser, cette façon de regarder différemment notre société. Merci pour le lien. A +

  2. Bonjour Cynic,
    Je pense bien que ce portrait d’une « certaine France » peut trouver un écho d’un « certain Québec » où il y a aussi, ces petites villes provinciales.
    Alors, je me régalerai sûrement de cette histoire, de ce portrait d’une « certaine société » !!!
    Merci !

  3. toi aussi !
    (vous allez me faire succomber avec vos supers polars !!!)

  4. Damned, je dois être le seul que le roman ait laissé froid. Enfin pas froid mais après avoir lu les commentaires dithyrambiques (avec bémols, c’est sur) de Jean-Marc ou Yan, j’attendais vraiment plus de ce roman…

  5. un excellent roman et tellement d’actualité. je pense que je vais lire prochainement  » Le bloc » de Jérôme Leroy , les polars aussi peuvent réveiller les consciences, enfin je l’espère!

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