Mort aux cons…

C’est un peu le leitmotiv ou l’impression qui se dégage, en tout cas, de ce nouvel opus de la « Brant Serie »  délivré par le décidément prolifique Ken Bruen.

Calibre, puisque c’est de ce titre qu’il s’agit, s’ouvre sur le journal d’un serial killer qui a décidé, pourquoi pas, de s’en prendre à tous ceux qui oseraient se montrer se montrer malpolis en public. Pères indignes, maris ingrats, clients grossiers, tous les affreux, selon des critères bien personnels, ne trouveront grâce aux yeux de ce redresseur de langues mal pendues…

Et puisqu’il s’agit aussi pour lui de ne pas avancer totalement masqué, notre homme communique avec la police par le biais de lettres éloquentes et suggestives. Le superintendant Brown est le destinataire privilégié de ce Bronson londonien et décide que tout cela doit cesser. Il met sur le coup Porter Nash, un inspecteur gay tout juste engagé dans une nouvelle histoire avec un barman, qui compte également sur l’efficacité toute brute et peu délicate de Brant pour mettre la main sur un meurtrier dont les missives commencent à transpirer l’ironie. Brant va très vite imaginer un plan à ses yeux imparable: on va appâter le tueur en lui désignant une victime comme il les aime. Ainsi, c’est Falls, une policière noire qui traverse une très mauvaise passe suite à quelques comportements inacceptables pour une représentante de l’ordre, qui va jouer le leurre…

Flics tordus ou couards, tel ce Mac Donald qui se dégonfle dans un épisode d’autant plus délectable que celui-ci s’enfonce au fur et à mesure qu’il cherche à se justifier, tueur pervers mais loin d’être stupide, endroits malfamés où l’alcool coule à flots, intrigue éclatée et cependant maîtrisée, Calibre représente un bon exemple de ce que Ken Bruen peut accomplir en termes d’efficacité. Avec l’auteur de Galway, on était habitué à cette concision sous-jacente à un fouillis apparent. Ce n’est donc pas nouveau mais, ici, on sent qu’il a franchi un palier supplémentaire dans l’exercice complexe qu’il semble parfois s’être assigné.

En fait, si Bruen part dans tous les sens, n’hésitant pas à s’éloigner de son sujet principal par des incursions dans des intrigues, en apparence, secondaires, comme cette relation Falls-Mac Donald qui réserve quelques moments savoureux ou encore cette quasi-obsession de Brant, personnage vulgaire, mal embouché et paradoxalement fin malgré un flirt permanent avec la ligne blanche de la légalité, qui se rêve en nouvel Ed McBain, c’est aussi parce qu’il aime jouer avec le lecteur et que finalement ses personnages ont une vie –certes minable ou banale– en dehors de leur quotidien au commissariat.

Surprenant car n’hésitant pas à s’engager sur la voie du comique, créatif jusque dans des dialogues qui finiront par devenir d’anthologie, Ken Bruen rend hommage aux Grands Anciens –ici, c’est Jim Thompson surtout qui est à l’honneur et on se gardera de dire pourquoi– tout en marquant son territoire.

Evidemment, on pourra penser que l’entreprise prend parfois des chemins en forme d’impasse, que le cas posé se résout un peu trop facilement, que le hasard est muni de grosses ficelles, il n’en reste pas moins que l’ensemble se lit avec un petit sourire cynique aux lèvres, qu’on se surprend à aimer tous ces affreux qui, tout compte fait, nous en donnent pour notre argent, que leurs déboires ou maladresses nous comblent. Sans honte aucune.

Pour la profondeur, on attendra le prochain Jack Taylor.


Calibre
(Calibre, 2006) de Ken Bruen (trad. Daniel Lemoine), Série Noire (2011), 217 pages



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~ par cynic63 sur 27/09/2011.

10 Réponses to “Mort aux cons…”

  1. Un type qui tue les cons? Ne me dit pas qu’ils vont arrêter Serge A. Storms?

  2. On n’en est pas là…

  3. « Morts aux cons, vaste programme » aurait dit le Général…

  4. Salut Cynic
    Je me suis régalé de toutes les références aux grands auteurs de romans noirs (McBain et Thompson en ête), évidemment. Plus souriant qu’un épisode de Jack Taylor, mais diablement agréable !
    Amitiés.

    • Salut Claude,
      Je suis assez d’accord avec toi. J’attends quand même bine plus de Bruen même si, comme je l’ai écrit et comme tu le dis, c’est agréable et que l’on se surprend à aimer (ou détester, d’ailleurs) tous ces personnages.
      Amitiés!

  5. Doit-on en attendre plus de Ken Bruen ?
    Pour la noirceur, il y a Jack Taylor, la série R&B lui sert d’exutoire, de soupape de sécurité.
    Et après, comme toi, en avoir attendu davantage, je commence à me demander si je n’aime pas autant ce clown surdoué, qui manie la méchanceté, le cynisme et l’humour avec une maestria, une concision et une légèreté époustouflantes, qui arrive à me faire apprécier de plus en plus cette brute de Brant, que l’écrivain en apparence plus profond qui me prend aux tripes avec Jack Taylor.
    Ce qui est certain, c’est que cette série est unique en son genre et que j’attends chaque fois le suivant avec une grande impatience, et un grand sourire.

  6. Salut Jean-Marc,
    On doit toujours attendre plus de ceux qu’on considère comme des « auteurs majeurs » quand on sent qu’ils ne vont pas forcément au bout du truc ou qu’ils se la jouent un peu facile (je pense ici à la manière dont on démasque le tueur).
    Ceci dit, j’ai apprécié, ça fait du bien, c’est méchant à souhait et je m’en referais bien une dose!!!

  7. Rebonjour; j »avoue que pour ce roman, Bruen ne s’est pas foulé. Je préfère les enquêtes de Jack Taylor. D’ailleurs Gallimard semble avoir laissé tomber Bruen qui est désormais publié par un autre éditeur. Bonne après-midi.

    • Très en retard pour ma réponse…
      L’un des problèmes de Bruen, me semble-t-il, est que parfois il ne se foule pas trop effectivement.
      J’ai un sentiment partagé sur le dernier Taylor edité par Fayard

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