Dans les cordes #2…

C’est le récit du parcours de trois hommes qui, ironie de l’Histoire, vont finir par se rencontrer ou se retrouver.

Un trio improbable, qui va devoir affronter de vieux démons ou des dérives présentes, constitue la matière humaine de ce roman d’Antonin Varenne s’inscrivant à deux époques séparées par cinquante années.

En 2008, George Crozat a la quarantaine. Flic municipal, il est aussi boxeur et, malgré son âge, n’entend pas raccrocher les gants alors que son entourage tente de l’en persuader. Une de ses vagues connaissances lui demande un service, moyennant rétribution: il s’agit de « corriger » l’amant de l’épouse d’un individu qui compte rester anonyme. Une enveloppe, 500euros, une photo,une adresse. Rien de bien compliqué. Bien entendu, cette première mission en appellera d’autres et George va de plus en plus douter qu’il s’agit de faire passer le goût de l’adultère à certains…

En 1957, Pascal Verini est un personnage en rupture de tout. Du monde dans lequel il vit, d’une famille militante au PCF mais aussi d’une guerre qui ne dit pas encore son nom. Un peu par défi autant que pour éviter le pire, il choisit de devancer l’appel, espérant être incorporé dans la marine. Quittant Nanterre, un père qui l’a presque renié pour son choix et une fiancée dont il sait qu’elle ne le sera plus à son retour, Pascal, de par son caractère, va commettre des erreurs qui l’enverront directement dans un DOP, un Détachement Opérationnel de Protection, à l’arrière. Derrière cet euphémisme se cache en fait un camp spécial dans lequel les prisonniers du FLN subissent la torture. C’est là, malgré son refus de s’adonner à ces activités, qu’il va croiser le chemin de Rachid…

Deux récits, trois parcours rapportés par Antonin Varenne de manière parallèle, alternativement, où violence, désœuvrement, dégoût, bassesse et recherche de la lumière transparaissent dans des pages à l’écriture maîtrisée jusque dans l’utilisation d’une syntaxe elliptique, notamment dans la relation des combats de boxe de Crozat ou dans les passages évoquant la préparation militaire de Verini. Laissant sa prose se développer ou l’allégeant jusqu’à son minimum, Varenne, contrairement à ses personnages, sait où il va, ne se perd jamais et adopte toujours la forme idoine à un fond touchant autant qu’amer.

Bien entendu, il s’agit ici de ne rien cacher de la guerre d’Algérie, du moins d’un de ses côtés les moins avouables, sans tomber dans le manichéisme le plus maladroit. A côté de ces appelés qui ne comprennent pas vraiment, il y a des engagés qui ne sont pas tous des salauds et, si certains essaient de demeurer cohérents, il n’en demeure pas moins que les circonstances leur feront commettre des actes, ou adopter des positions, qu’ils auraient refuser d’admettre a priori.

Comme on a affaire à un George qui n’est pas un personnage exempt de tout reproche dans la partie du roman ayant le temps présent pour arrière fond.

Si ces destins finiront par se rejoindre par un habile jeu de circonstances dépourvu de ficelles narratives trop évidentes, Varenne atteint un but qu’il semble s’être fixé selon nous: la mise en conformité avec un passé qui, jusque là, paraissait empêcher ces trois hommes d’envisager un futur moins noir. Même si on apprendra que Verini aura eu un parcours de vie positif, on comprendra également que sa période algérienne aura tout déterminé de ses choix qui s’apparentent, en réalité, à une forme de fuite en avant.

Roman à l’intérêt historique autant que dramatique, ouvrage sur la conciliation paradoxale entre l’oubli et la mémoire, mais aussi donc sur la fuite, Le mur, le kabyle et le marin constitue l’une des meilleures parutions françaises de l’année.

Le mur, le kabyle et le marin d’Antonin Varenne, Viviane Hamy (2011), 285 pages

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~ par cynic63 sur 30/08/2011.

7 Réponses to “Dans les cordes #2…”

  1. Bon, il va vraiment falloir que je me mette à lire Antonin Varenne dont j’entends et je lis le plus grand bien depuis Fakirs. Et puis il est vrai que la question de la guerre d’Algérie reste assez peu abordée dans le roman noir français alors que, d’évidence il y a beaucoup de choses à dire.

  2. Un très beau livre, c’est vrai…

  3. Salut Cynic, Je ne peux qu’abonder dans ton sens avec cette article, qui est le plus beau que j’ai lu depuis longtemps. Coup de coeur chez moi, tu as adoré aussi, pourvu qu’il connaisse une vraie reconnaissance. Amitiés

  4. @Yan:à lire bien sûr. Et je n’ai pas tout dit…
    @Alain: on est vraiment d’accord là
    @Pierre: j’ai cru comprendre que tu allais le rencontrer. Tu vas voir: le gazier vaut le coup. Et merci pour les compliments même si je me trouve moyen sur ce papier…

  5. Hello camarade.
    Ayant lu il y a quelques semaines « Fakirs » et aimé, ce « Mur… » va très rapidement rejoindre ma PàL.
    Amitiés

  6. Avec Cynic, que je salue au passage, nous étions au festival de Clermont cette année, j’en ai ramené une interview d’Antonin Varenne, si vous voulez l’écouter
    http://www.1001libraires.com/folder/list/fiche/id/8/

  7. Bonjour Cynic
    Un roman fort qui ne peut laisser personne insensible et comme je l’ai signalé, peu à peu l’écran de fumée qui était jeté sur les exactions de la guerre d’Algérie se dissipe. Un roman à rapprocher de celui de Maurice Gouiran, Sur nos tombes ils dansent le tango. Et dans un autre registre, les essais nucléaires, le roman de Pascal Martin Le Seigneur des atolls est un véritable bijou
    Amitiés

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