Morbide tango…

Maurice Gouiran est décidément très prolifique. Six mois après un roman fleuve qui nous amenait dans l’Espagne franquiste, c’est à l’Argentine et à sa dictature des années 70 qu’il consacre Sur nos cadavres, ils dansent le tango.

Et comme à l’accoutumée, c’est dans le Marseille contemporain que s’ouvre son intrigue…

Vincent de Moulerin, un octogénaire conseiller municipal de la droite républicaine, vient d’être assassiné de plusieurs balles dans les sous-sols du parking d’une grande surface marseillaise. Tout tend à faire penser aux enquêteurs qu’il ne s’agit que d’un crime crapuleux. C’est du moins l’opinion des services de police pour qui l’affaire semble entendue. Emma Govgaline, jeune lieutenant des forces de l’ordre, ne voit pas, contrairement à sa hiérarchie, de cette façon. Tout lui rappelle non seulement un règlement de comptes mais, en plus, elle est persuadée que le pedigree de la victime ne peut que révéler, si on s’y penche bien, des bribes de réponse, ou du moins de piste, qui permettraient de faire la lumière sur un bien étrange cas.

En effet, de Moulerin, citoyen et notable respectable s’il en est, est un ancien militaire à la carrière exemplaire, aussi bien en Indochine qu’en Algérie, lieux de guerres perdues d’avance où il s’est illustré. Tout comme son compagnon Philippe Bernardinot qui prononce son oraison funèbre, de Moulerin était un vrai patriote, certes un peu soldat perdu lors de l’épisode du putsch d’Alger mais ne s’étant rendu coupable de rien d’impardonnable, un exil de plusieurs années en Espagne lui avait permis de se racheter un honneur que d’autres lui avaient finalement fait perdre.

Désireuse de faire la lumière sur la période espagnole de la victime qui, au cours de cette dernière s’était marié et était devenu père, elle sollicite son ami-amant Clovis Narigou, ermite marginal retiré dans un village de l’arrière-pays où il exerce la profession de berger. Ayant des connaissances dans bon nombre de milieux, ce dernier lui fait une double proposition: elle n’a qu’à se rendre chez Mario, un journaliste en retraite au carnet d’adresses bien fourni, et, éventuellement, s’installer dans la bergerie qu’il a laissée libre.

De fil en aiguille, Emma, pugnace et accrocheuse comme personne, va découvrir que le citoyen au-dessus de tous soupçons qu’était de Moulerin cachait des pans entiers de son histoire. Notamment une très longue période au cours de laquelle il se trouvait de l’autre côté de l’Atlantique. En Argentine exactement…

Gouiran construit ici un roman qui s’articule, ou se situe si on préfère, autour de deux lignes parallèles. D’un côté, une ligne narrative traversant un Marseille contemporain où truands « traditionnels », politiciens s’accommodant d’un milieu avec lequel ils sont en collusion, délinquance des quartiers ou étrangères se mêlent. De l’autre, une plongée dans les profondeurs d’une histoire argentine vieille de plus d’un quart de siècle.

En outre, par le jeu des voix narratives et des points de vue, il nous donne un éclairage assez original sur son intrigue, notamment à travers le regard de Kevin, le petit-fils de de Moulerin, adolescent passionné d’informatique et qui préfère l’existence virtuelle de Second life à la vraie au sein d’une famille dont il découvre peu à peu les secrets et les mensonges enfouis.

Encore, cette double investigation finalement –celle d’une Emma dont on voudrait qu’elle se désintéresse au plus vite du cas de Moulerin et de ce Kevin bien moins « geek » qu’au premier abord– est une véritable bonne trouvaille de Sur nos cadavres, ils dansent le tango. Une trouvaille qui permet de faire la lumière sur les motivations comme les exactions commises par les militaires français en Algérie mais, surtout, sur leur rôle dans la mise en place de la torture en Amérique du Sud, et en particulier, sur les méthodes qu’ils ont enseignées à leurs assidus élèves argentins. Le tout avec, sinon l’assentiment, du moins l’accord implicite des forces politiques au pouvoir dans les années 70 en France. Des informations que l’on connaissait mais qui, ici, prennent corps dans leurs moindres détails horribles et renvoient à des êtres de chair et de sang. Victimes comme bourreaux.

Gouiran ne fait pas que révéler ou rappeler des faits sombres. Ils les incarnent jusque dans le sort réservé aux opposants d’un Videla tout auréolé de la respectabilité obtenue par la Coupe du Monde 78…

Ne serait-ce que pour cela, on ne peut que lui en savoir gré. Même si l’ultime chapitre semble un peu bâclé; l’auteur nous délivrant d’une manière un peu trop rapide et expéditive les conclusions de ce voyage funeste…

ps: Merci à Jimmy et aux Editions Jigal pour l’envoi de ce roman

Sur nos cadavres, ils dansent le tango de Maurice Gouiran, Editions Jigal (2011), 265 pages

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~ par cynic63 sur 16/06/2011.

2 Réponses to “Morbide tango…”

  1. Salut Cynic…
    Excellente lecture d’un roman qui mérite un large lectorat. Toujours bon de suggérer que la dictature n’est jamais éteinte, juste parfois en sommeil ou plus discrète. Et les faits évoqués par Gouiran ne sont pas si lointains, finalement.
    Amitiés.

    • Bonjour Claude.
      Et il nous rappelle bien qu’il y a eu plus de victimes en Argentine qu’au Chili, que la dictature était aussi terrible là-bas. Et j’ai bien aimé cette façon qu’il a eue de resserrer son propos ici. Amitiés

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