Lady Pemberton…

Deuxième texte long de Ron Rash traduit en français, après un Pied au Paradis, Serena semble avoir rencontré un succès assez large dans le lectorat ce qui est, somme toute, relativement mérité.

Rash, ici, nous transporte dans les montagnes de Caroline du Nord, en pleine Grande Dépression des années 30, au milieu de montagnes et de forêts dont des hommes d’affaires exploitent le bois, espérant ainsi accroître leur fortune comme leurs ambitions.

Pemberton est l’un d’entre eux et il revient justement dans ces grands espaces après un long séjour à Boston au bras de celle qu’il a connue et épousée dans la ville de Nouvelle-Angleterre: Serena. Attendu par ces associés, il va devoir, sur les quais de la gare, affronter également Harmon, le père de Rachel, une très jeune fille qu’il a séduite quelques mois plus tôt, alors qu’elle travaillait aux cuisines du chantier forestier de son entreprise. Une séduction dont les fruits sont désormais visibles ; la jeune montagnarde arborant une taille qui ne laisse planer aucun doute sur sa proéminence.

Provoqué par le vieil homme, Pemberton tue ce dernier d’un coup de couteau devant le regard froid de son épouse qui n’éprouve ni émotion, ni compassion pour la désormais orpheline.

Il faut dire que Serena a bien d’autres préoccupations. Intelligente, mystérieuse, ambitieuse, elle a de grands projets pour le couple qu’elle forme avec un mari qui paraît, à ses yeux, être son parfait binôme. Elle a bien l’intention de quitter au plus vite ces montagnes du Sud pour un pays où ils pourront exploiter des bois plus précieux et rentables: le Brésil.

Seulement, tout cela n’aura lieu que lorsque ce couple terrible aura épuisé les concessions lui appartenant ici, dans ces montagnes rudes et bien souvent inhospitalières. Serena a le temps et n’hésitera pas à utiliser tous les moyens contre ceux qui, à l’image de ces associés frileux, de ces protecteurs de la nature entendant mener à bien un grand projet de Parc National ou encore de ce shérif incorruptible peu impressionné par cette femme de tête, entraveront sa quête de pouvoir et de puissance. Elle saura également s’adjoindre les services d’un dangereux ouvrier dont elle obtiendra une dévotion quasi aveugle. Tout irait pour le mieux si Serena pouvait donner un héritier à son couple. Malheureusement, on ne peut avoir de prise sur tout, même quand on a un caractère dur et affirmé…

Ron Rash nous propose ici un roman noir qui renoue avec une certaine tradition gothique de par ses thèmes et son décor. Il y a, dans cette union entre Serena et Pemberton, quelque chose ayant trait au pacte infernal tant ces deux personnages balaient tout sur leur passage, abattent des vies comme ils font abattre les arbres par leurs ouvriers. De plus, les quelques scènes les représentant dans l’intimité de leur chambre nous les montrent dans une fusion érotique qui s’apparentent à un véritable sabbat. Il va sans dire que le personnage de Serena y est pour beaucoup, de par son étrangeté, sa volonté de vivre le présent qui, pour elle, est la seule dimension réelle de l’existence – on ne sait que très peu de choses d’un passé dont elle entend bien taire tous les aspects, y compris à Pemberton; le futur n’est envisagé que comme continuation du Maintenant-, sa patience qui tient à l’entêtement, comme le montrent ses séances de dressage d’un aigle qui symbolise un de ses bras armés, sa rancoeur tenace vis-à-vis de ceux qui, même par maladresse innocente, l’aurait offensée…

Face à celle que l’auteur qualifie lui-même de « Lady Macbeth », on n’a que peu de figures à opposer: Rachel est bien tendre, naturelle et dénuée de toutes mauvaises pensées, sauf lorsqu’il s’agit de protéger un enfant qui, désormais, représente sa raison de vivre principale. Courageuse, la jeune fille éconduite par celui qui n’était pas encore le mari de la diabolique Serena ne peut compter que sur quelques soutiens au grand coeur ou au sens de la justice et de l’équité bien affirmé.

A cette atmosphère tendue, à cette ambiance énigmatique, Ron Rash adjoint des passages aux dialogues éloquents, notamment lorsque les ouvriers évoquent l’épouse de leur patron, truffant leurs échanges de remarques sarcastiques dont on comprend qu’elles dissimulent leur peur, de descriptions courtes de ces paysages étouffants, d’évocations d’un travail qui provoque la mort d’hommes qui n’ont d’autre choix que celui de l’effectuer en cette période de misère.

Enfin, et c’est peut-être là que Rash se montre encore plus convaincant que dans Un pied au Paradis, à aucun moment, l’auteur ne prête des propos, ou des pensées, quelque peu incohérents à ses personnages: la langue familière ne choque pas ici (bravo à la traductrice), les méandres des pensées perverses ou des obsessions des puissants non plus.

Tout cela fait de Serena un roman digne, pesant, peut-être lent mais certainement pas long. Un roman épique jusque dans ses ultimes pages…

ps: Lire l’interview réalisée par Christophe ici: http://www.entre2noirs.com/interviews__7_interview-de-ron-rash_169.html

Serena (Serena, 2008) de Ron Rash (trad. Béatrice Vierne), Editions du Masque (2011), 403 pages

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~ par cynic63 sur 04/06/2011.

4 Réponses to “Lady Pemberton…”

  1. Convaincu à ton tour alors ? Je me suis régalée avec ce roman, comme tant d’autres lecteurs ! Au fait, j’ai lu hier Sukkwan island… Comment dire… il y aura bel et bien prochainement (et tardivement) un article sur La Ruelle bleue !

  2. Bonjour, j’ai été aussi convaincue par Serena, l’incarnation de la « garce fatale ». Un très bon roman noir. J’ai trouvé qu’Un pied au paradis n’était pas mal non plus. Bonne journée.

    • Bonjour,
      Oui c’était bien « Un pied au paradis » même si ce n’était pas le chef d’oeuvre que certains ont vu. Pas lu le dernier par contre…

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