Un si joli village…

Un court roman – moins de 120 pages- de J.G Ballard, aux relents de conte moral morbide? Optez pour Sauvagerie publié initialement en 1993 et édité chez Tristram dans une traduction de 2008.

1988. C’est le crépuscule des années 80 qui n’avaient pas encore vu la chute du Mur et la fin de la Guerre Froide. A Pangbourne Village, sorte de résidence sécurisée pour riches voulant se couper du reste du pays, un drame qui déchaîne l’effroi et la colère des britanniques vient de se dérouler: 13 enfants ont disparu après le meurtre sauvage autant qu’étrange de leurs parents. Chacune des victimes avaient réussi: des médecins, reconnus pour leurs compétences dans leur spécialité, de grands financiers ou assureurs, des sportifs de haut-niveau. Entre autres.

Tous se croyaient protégés à l’abri de l’extérieur, vivant en une sorte de parfaite autarcie, gardés par des professionnels. Un exemple de ce qui pourrait constituer comme un possible futur pour nombre de familles cherchant l’harmonie, le bonheur et le calme.

Richard Greville, psychiatre reconnu, est souvent consulté par la police du Royaume-Uni en ce qui concerne les affaires criminelles, et ce, malgré quelques vérités que celui-ci n’hésite pas à révéler.

L’affaire Pangbourne n’est pas simple: pas de revendications, pas de piste, un massacre dont on sait qu’il fut rapide autant qu’organisé.

Greville se rend donc sur les lieux afin de les visiter, les examiner, essayer de comprendre. Ce qu’il va découvrir, aidé en cela par un Sergent Paisley, un policier de la PJ, froid au premier abord, mais qui va se révéler être son meilleur allié relève de l’incroyable, de l’incommensurable, voire de l’impossible mais pourtant…

Quelle claque glaçante et marquante que ce Sauvagerie! Un récit d’une force évocatrice imparable, servi par des choix narratifs des plus pertinents. Se présentant comme les extraits du journal de Greville, le lecteur est, tour à tour, confronté aux observations du psychiatre, aux dialogues qu’il engage avec les différents protagonistes, à des hypothèses, nombreuses, relatées de manière quasi-schématique et, surtout, à une reconstitution du drame raconté en un ahurissant flash-back en forme de décompte minute par minute. Un drame qui s’est déroulé en 30 minutes maximum, pensé, réfléchi dans les moindres détails de son processus.

La prose de Ballard s’adapte donc à chacune des péripéties racontées, empruntant à des formes de narration diverses mais qui maintiennent avec grand talent la cohérence d’un récit qui si, comme on l’a dit plus haut s’apparente au conte moral, ouvre la voie à une réflexion philosophique sur les dérives d’une société qui, tellement soucieuse de tout contrôler, s’écarte de l’Essentiel.

En effet, cette volonté quasi-obsessionnelle qu’ont les habitants du Village de tout lisser -jusqu’à leur intérieur-, de tout observer et diriger -y compris le propre espace « privé » de leur progéniture-, les ont assurément éloignés d’un élément pourtant consubstantiel à l’existence elle-même: la contingence qui fait que la vie ne se résume pas à une somme de faits totalement contrôlables par l’individu. Ce modèle, pour ne pas dire ce paradigme, qu’était censé incarner Pangbourne Village n’était qu’une illusion condamnée à l’échec, un univers plat et exsangue, un décor de carton-pâte qui ne pouvait s’écrouler que dans un déchaînement de violence tant réelle que symbolique comme pour mieux signifier à la face du monde que tout cela n’en valait ni la peine ni l’aseptisation des rapports familiaux comme sociaux…

Une sorte d’application du « surveiller » mais sans punir car, chacun des habitants se montraient ouverts, compréhensibles, agréables. En un mot: charmant. Peut-être trop.

Au final, le mal est peut-être plus profond car l’horrible vérité ne sera jamais regardée en face par une société qui semble avoir déjà choisi la voie du sécuritaire doux et pourtant terriblement totalitaire.

Une lecture riche et salutaire, un auteur majeur qui ouvre des perspectives…

Sauvagerie (Running wild, 1988) de J.G Ballard (trad. Robert Louit), Tristram (2008), 119 pages

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~ par cynic63 sur 17/05/2011.

6 Réponses to “Un si joli village…”

  1. Un monde qui explose de l’intérieur. Le roman est superbe. Et pour poursuivre, voir – si ce n’est déjà fait – le film La Zona, de Rodrigo Pla.

  2. Vendu !

    D’autant que je suis dispensé de Zona, vu il y a quelque temps déjà.

  3. Hello Cynic.
    Je vais y aller sans mégoter: Ballard est à mes yeux un des plus grands auteurs du XXe siècle; et un réel visionnaire.
    Pas lu ce « Sauvagerie », mais cela ne saurait tardé. Mais j’ai le sentiment que c’est un peu une ébauche de son « Super-Cannes » (beaucoup de similitudes, on dirait), un très grand livre que je recommande dès que je peux (limite du radotage), comme les deux excellents derniers bouquins qu’il a écrits (« Millenium people » et « Que notre règne arrive ») et, plus ancienne, sa trilogie de béton (L’ile de béton / Crash / IGH).
    Bravo Cynic de rappeler l’existence de cet auteur et soutien enthousiaste de ma part à en inciter la lecture.
    Amitiés

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