Dora, Cal et Billy…

Retour sur Thomas H. Cook avec ces Ombres de la nuit, publiées en 2002 en France aux Editions de l’Archipel.

Comme je l’avais dit en ce qui concerne le tout nouveau roman de Cook, à savoir Les leçons du Mal, il me semble que celui-ci décline les mêmes thèmes au point que je me demande s’il n’écrit pas toujours le même roman. Ce n’est pas la lecture des Ombres de la nuit qui va modifier un jugement qui, ici, a valeur de compliment tant on est convaincu par la maîtrise d’un écrivain qui, petit à petit, construit une oeuvre originale. Une oeuvre qui fera date.

L’action se déroule en 1937 à Port-Alma, une petite cité balnéaire du Maine, un Etat du Nord-Est au rude climat hivernal. C’est ici que vivent les Chase, une famille assez aisée mais pas de mentalité bourgeoise coincée et étriquée. Lettrés, les parents de Cal et de Billy leur ont donné le goût de la littérature quoique les deux garçons affichent des caractères très différents. Si Cal, l’aîné, semble être à l’image de son père, pétri de culture classique et logique jusqu’à la froideur, Billy est calqué sur sa mère en ceci que, pour elle comme pour lui, la passion prime sur la raison.

Rien d’étonnant à ce que Cal ait suivi de solides études de droit et, ainsi, travaille pour le bureau du procureur. Billy, quant à lui, a repris les reines du Sentinel, le journal local appartenant à la famille, suite au retrait d’un père déjà bien âgé.

Toutes ces dissemblances n’empêchent un véritable amour entre les deux fils Chase à qui il n’arrive jamais de se quereller véritablement. Si Billy paraît bien fantasque aux yeux de Cal, qui se sent une âme de protecteur ou de modérateur à son endroit, le cadet estime que son aîné passe à côté de tout ce qui compte dans la vie. Ce qui le rend triste pour lui. Simplement.

Tout aurait pu se dérouler dans ce climat, non pas idéal, mais tendant vers une harmonie parfaite si l’arrivée de Dora March, une jeune femme dont personne ne sait rien du passé, n’était venue bouleverser le destin des deux frères. Un destin funeste pour Billy retrouvé mort et baignant dans son sang dans le cottage d’une Dora qu’il avait l’intention d’épouser, persuadé qu’il était d’avoir trouvé en elle l’amour  infini et inextinguible.

Tout accuse cette mystérieuse inconnue et Cal se promet alors de retrouver la trace de celle qui, après le forfait dont il est certain qu’elle s’est rendue coupable, a disparu de Port-Alma. Ne possédant que de très peu d’indices, il va alors remonter la piste de Dora, en effectuant le parcours inverse qui l’avait amenée dans le Maine…

Cook, avec ce roman déjà ancien au rythme lent, lancinant et mélancolique, explore les recoins des relations entre deux frères, examine les affres de la douleur liées à la perte tragique de l’un d’entre eux, plonge, tel Cal qui chemine afin de retrouver Dora, au plus profond des sentiments ambivalents, paradoxaux et pourtant bien réels entre les êtres.

Ainsi, Cal cherche autant à se mettre au clair avec lui-même qu’avec une affaire qui va précipiter la chute d’une famille. La sienne. En effet, on comprend aisément que ce héros bien taciturne, qui se refuse à aimer au point de ne chercher que l’amour tarifé- le seul à ses yeux qui soit sans risque – n’agit pas que par désir de justice, vengeance ou pour rendre hommage à un frère que, malgré tout, il admirait pour ce qu’il avait pris jusqu’alors pour de l’insouciance. Mu par de multiples sentiments, Cal va briguer la reconnaissance d’une mère dont il est persuadé qu’elle ne l’aime pas vraiment tellement il est l’opposé de Billy mais également essayer, tout simplement, de comprendre.

En outre, Cook, mais on le sait déjà, excelle dans ces portraits rapides de petites gens ou de grands notables, dans cette façon de révéler les blessures enfouies, les cicatrices dissimulées, qui peuvent faire que, de victime,vous vous vous transformiez en tortionnaire. Par exemple mais pas seulement. Ainsi, alors que tout semble dit pour un père et une mère qui ont décidé de se séparer, on réalise que les choses sont plus complexes entre eux…

Rien n’est donc simple dans l’univers d’un romancier qui se refuse à une vision manichéenne des choses, des sentiments, des parcours de vie. Chaque personnage a ses raisons, ses motivations, ses pulsions plus ou moins conscientes et qui, selon les circonstances ou les situations, peuvent l’entraîner de l’autre côté.

Dans une langue claire et précise, Cook construit un récit soutenu par une narration truffée d’insertions de flash back, de digressions dont les échos se font parfois entendre bien plus loin. C’est à un véritable roman psychologique, à une leçon de philosophie de l’existence entre autres, que l’on est convié ici car, que l’on choisisse de vivre avec pour seul principe la raison ou que l’on préfère suivre ses passions, on apprendra, à la fin, tout comme Cal, que les certitudes se fissurent face aux vicissitudes de l’existence et qu’au final, on se retrouve seul, en face de soi et avec soi, quoiqu’il advienne….

Les Ombres de la nuit (Places in the dark, 2000) de Thomas H. Cook (trad. Daniel Vita), Le livre de Poche (2005), 344 pages

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~ par cynic63 sur 14/04/2011.

8 Réponses to “Dora, Cal et Billy…”

  1. Zut, tu vas m’obliger à le lire…

  2. Maintenant que j’ai lu « Les leçons du Mal », je suis tout à fait partante pour un autre livre de cet auteur. L’ambiance de celui-là a l’air à point…

  3. ça me semble fort tentant !

    (même si au départ, je m’attendais à retrouver « Dora l’exploratrice » !!!!!!!!!!!!!!!)

  4. Thomas H. Cook est l’un de mes auteurs préférés, mais ce roman ci je ne l’ai pas lu, et pour tout dire je ne l’ai même pas dans ma bibliothèque ( il va falloir que je corrige cela rapidement!^^) Un auteur que j’avais découvert avec  » les rues de feu » , qui m’avait vraiment marqué. Tous les romans de Cook ne se valent pas, mais celui que tu nous décris là me semble être un bon millésime! En tout cas très bon billet qui m’aura convaincu. Amitiés

    • Il est normal qu’ils ne se valent pas tous. Le premier que j’avais lu, Les liens du sang, m’avait déçu. Celui-là est un bon cru

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