Massacres à Laguna Beach…

Vous n’allez pas y couper! Vous allez entendre parler de Savages de Don Winslow quoiqu’il arrive car Oliver Stone va en filmer l’adaptation…Et on craint le pire, évidemment!

Et puis, surtout, je ne suis pas certain que ce roman fasse l’unanimité, ou presque, au sein du microcosme du polar tant il emballera certains et agacera les autres. Afin que chacun se fasse son idée, regardons d’un peu plus près l’objet, son contenu, son propos et sa forme.

Savages, c’est d’abord l’histoire d’une sorte de trio amoureux composé d’Ophelia, une sorte de bimbo pas si cruche que ça malgré tous les efforts qu’elle semble déployer pour ressembler à une jeune adulte californienne typique, Ben, un fils d’intellectuels de gauche plutôt altruiste, génie de la botanique et qui part au bout du monde régulièrement pour des missions humanitaires. Reste le troisième larron de la bande, à savoir Chon, ex-membre des troupes spéciales de l’armée de l’Oncle Sam, individu qui ne s’embarrasse pas de cas de conscience et qui ne recule pas devant l’usage de la force.

Millionnaires alors qu’ils n’ont pas trente ans, Ben et Chon ont réussi dans le marché de la came. Pas de l’héroïne, ni de la coke, mais dans celui du cannabis car, de par les talents de Ben, ils ont mis au point une variété absolument indépassable en qualité. Possédant un très efficace réseau de revendeurs, entourés de spécialistes de diverses branches du monde des affaires, la vie est belle pour nos héros.

Toutes les belles histoires ayant leurs complications, celle-ci survient lorsque les membres du Cartel de Baja, puissante organisation de narcos mexicains, décident de conquérir le marché étatsunien. Ben et Chon n’ont pas le choix: Ou bien ils travaillent pour le Cartel ou bien ils perdent leur tête. Au sens propre.

Devant le refus des deux amis qui décident de se retirer tout bonnement des affaires, les trafiquants mexicains, qui ont bien conscience que se priver des talents des gringos serait synonyme d’un manque à gagner conséquent comme d’un aveu de faiblesse de leur part, décident de les faire chanter. Ils enlèvent donc O, qui refuse qu’on l’appelle par son prénom, et menacent de la raccourcir à l’aide d’une tronçonneuse si nos deux héros n’obtempèrent pas…

Il n’en fallait pas plus pour déclencher une guerre bien déséquilibrée, a priori, dans laquelle tous les coups vont être permis et où le sang va couler à flots…

Don Winslow réussit une chose absolument imparable ici: il tient le rythme soutenu d’une histoire totalement débridée. Le tout est écrit d’une manière cadencée, dans une langue imagée qui verse dans un argot souvent bien senti. L’auteur ne recule pas devant les phrases scandées ou nominales, maltraite la syntaxe afin de traduire la virulence de son histoire. Quand on aura précisé que Savages se découpe (sic!) en 290 chapitres dont le premier se résume à deux mots et le plus long à trois pages, on aura compris qu’il ne s’agit pas, ici, d’accorder aux longues introspections de personnages torturés la moindre place. Une place que, à l’évidence, celles-ci n’auraient pas ici. On ne peut donc que reconnaître à Winslow cette cohérence entre le fond et la forme qui font, à nos yeux, l’un des critères essentiels à la qualité de n’importe quel roman, noir ou blanc.

En outre, si les méchants sont vraiment méchants, ils sont toujours crédibles, à l’image de Lado, véritable exécuteur des basses oeuvres du Cartel en Californie, personnage certes violent et amoral mais plus complexe qu’il n’apparaît souvent, ou encore d’Elena, la Reine Rouge de l’organisation mafieuse mexicaine, qui, parfois, laisse parler ses états d’âme de femme qui s’est retrouvée à la tête d’un Empire par sens du devoir et sans l’avoir choisi.

Dans le même ordre d’idée, Winslow parvient, en quelques mots ou péripéties bien sentis, à brosser des portraits édifiants des nombreux personnages qui peuplent ce monde de Savages. Parfois touchants, comme Ben, souvent déjantés, comme Rapu, la mère de O, femme complètement instable, autant obsédée par son physique que par son parcours spirituel, ou encore Esteban, apprenti du Cartel, encore bien tendre dans son rôle d’homme de main. Et on pourrait continuer ainsi tant la liste des protagonistes se multiplie, pages après pages, sans que l’on s’y perde. Là encore, il y a bien adéquation entre propos et prose adoptée car Savages prend souvent des allures de petits flashes, de courtes scènes qui s’articulent pour donner un ensemble d’excellente facture.

De plus, Winslow ne manque pas d’humour quand il évoque la petite entreprise de Ben et Chon, surtout lorsqu’il décrit les qualités des produits de ces business men particuliers, dans les dialogues secs comme des coups de trique ou encore quand il s’adresse directement à son lecteur.

Cependant, et pour en revenir à ce que l’on disait au début, de nombreux lecteurs risquent de percevoir ici un exercice, sinon un peu vain, du moins un peu léger en ce qui concerne l’enjeu profond de ce roman. Là où La patrouille de l’aube, le précédent opus de l’auteur, ouvrait des perspectives d’analyse intéressantes, notamment autour du thème des travailleurs clandestins, Savages peut manquer un de ses objectifs qui serait, selon nous, de nous donner à voir l’univers du marché de la drogue, de son contrôle, des affrontements y afférents.

Ceci dit, on aurait bien tort de se priver de la lecture d’un roman brillant, aux acteurs attachants, humains et, pour beaucoup d’entre eux, drôles. Un roman qui, outre son caractère de western moderne, peut aussi se lire tel un joli conte moral d’amour et de mort. Comme on aurait aimé que les frères Coen ou le Lynch du Sailor et Lula s’emparent de sa transposition…

ps: Merci aux Editions du Masque et à Anne pour l’envoi de ce roman.

Savages (Savages, 2010) de Don Winslow (trad. Freddy Michalski), Editions du Masque (2011), 325 pages

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~ par cynic63 sur 01/04/2011.

2 Réponses to “Massacres à Laguna Beach…”

  1. Je fais partie des agacé(e)s… Je n’ai pas aimé et pourtant, je me dis que ce n’est pas passé loin… Mais je trouve qu’on a droit là à un minimum syndical, un trash un peu paresseux, une démonstration tonitruante mais pleine de vent, une histoire poussive et hyper basique artificiellement gonflée à coup d’artifices stylistiques, des personnages spectaculaires mais bien trop caricaturaux… Une déception, avec un goût amer parce que ça aurait pu…

    • Je comprends tes réticences, ou ta déception plutôt…Par contre, je pense que les personnages, en particulier les secondaires, sont quand même assez bien (voire très) réussis

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