Magistral cours…

Thomas H. Cook, qui est désormais publié au Seuil et non plus à la Série Noire, va encore en déstabiliser plus d’un avec Les leçons du Mal et, ce, tout en s’attachant à ses grands thèmes de prédilection.

Jack Branch se souvient de 1954, année qui aura scellé son destin comme celui de beaucoup d’autres. De proches mais pas seulement.

Indéniablement brillant, héritier d’une grande famille du Mississippi, ayant effectué de solides études au sein d’un établissement privé réservé à cette quasi-aristocratie sudiste, il enseigne alors, à 24 ans, au Lycée Public de la petite ville de Lakeland auprès de jeunes qui n’ont pas eu la chance de grandir comme lui dans l’opulence tant intellectuelle que matérielle. Justement, le sujet d’un cycle de cours qu’il dispense à une classe est le Mal, ses manifestations, ses racines, en quelque sorte. Délivrant avec une assurance touchant parfois à la pédanterie moult références littéraires, picturales ou historiques sur ce thème, Jack propose à ses élèves de rédiger une dissertation de fin de semestre sur un personnage de leur choix qui incarnerait selon eux le Mal. Eddie Miller, un des élèves de Jack, est justement le fils du « Tueur de l’Etudiante », fait divers qui avait plongé Lakeland dans l’effroi. Voyant que le jeune garçon est ostracisé, il le prend sous son aile et lui suggère de prendre pour sujet de devoir ce père dont il n’a que peu de souvenirs et qui fut assassiné avant son procès.

S’engage alors un rapprochement entre l’élève et son professeur; ce dernier apparaissant de plus en plus comme un mentor, un guide pour le jeune garçon. Seulement, Jack n’a pas conscience qu’il vient d’ouvrir une sorte de boîte de Pandore d’où va jaillir un malheur qui éclaboussera bien des gens…

Cook est, comme à son habitude, brillant dans la construction de son histoire. C’est devenu un lieu commun que de le dire mais, là où Les Liens du sang semblaient souffrir d’un manque de souffle évident, Les leçons du Mal laissent planer un climat de mystère moite et terriblement dérangeant. En effet, tout tend à faire penser au lecteur que quelque chose va mal finir. Même si on échafaude des hypothèses, savamment entretenues par les nombreuses prolepses ou les flash back qui jalonnent les chapitres de ce roman, on se retrouve en difficultés lorsqu’il s’agit de les confirmer. Les leçons du Mal penchent parfois du côté d’une sorte d’éducation intellectuelle, du processus d’édification de la personne, quand, par exemple, Eddie apparaît de moins en moins transparent aux yeux des autres, et surtout à ceux de Sheila une de ses charmantes et brillantes camarades de classe.

Cette lecture se révèle vite bien trop superficielle tant les indices, parfois infimes mais toujours éloquents, viennent ajouter une autre dimension à une fiction protéiforme. Ainsi, qu’en est-il de ce shérif Drummond qui a arrêté le père d’Eddie et qui, lui-même, est endeuillé par la perte d’un être cher? De même, comment ne pas voir le poids des préjugés dans le regard que les habitants de Lakeland portent sur le fils du tueur ou dans cette façon qu’a Jack de s’exprimer avec une suffisance méprisable ? Autant de thèmes auxquels on ajoutera celui de la Jalousie (majuscule nécessaire) parmi tant d’autres. Et comme si cela n’était pas suffisant, on a droit à de courts passages distillés ça et là à la manière des minutes d’un procès dont on ne connaît pas l’accusé…

Egalement à la recherche d’un Moi qui lui échappe de plus en plus, Jack semble pris à son propre piège et se retrouve, à son tour, plongé dans les ténèbres dont il voulait, à l’époque, sortir son élève. Il se montre lui-même écrasé par le poids que représente son propre père, ancien professeur du Lycée où il travaille, théoricien brillant qui rédige avec une abnégation toute religieuse une biographie sur Lincoln, mais ermite depuis un « incident » qui l’a jeté pratiquement hors du monde des Vivants auquel il n’est relié que par les visites hebdomadaires de son fils et souvent victime de ses propres « grands fonds »…

En outre, l’auteur nous parle d’un monde dans lequel les séparations sont nettes: riches et pauvres, quartier des opulentes demeures et district misérable, hommes et femmes. On distingue certaines barrières infranchissables, de celles qui, pour aussi visibles qu’elles soient n’en demeurent pas moins beaucoup trop hautes et hermétiques. Si, évidemment, il est toujours préférable dans le Comté sudiste où l’histoire se déroule d’être né du bon côté de celles-ci, il est tout aussi essentiel de rester là où la destinée a voulu que vous naissiez. Comme si vouloir s’affranchir de tout ce dont on a hérité était impossible alors que la succession elle-même n’a plus aucune valeur, telle cette propriété des Branch qui n’est plus que coquille vide…

Finalement, Cook interroge encore et encore, tout en se renouvelant sans cesse, les grandes questions de la quête de l’identité véritable, le poids de l’héritage familial, récent ou ancien, les aptitudes qu’a l’individu à se construire une existence autonome. On ne peut s’empêcher de se faire la réflexion que le désormais New-Yorkais écrit finalement toujours le même roman, défaisant et refaisant avec minutie et rigueur son oeuvre, lui attribuant des couleurs d’écriture différentes à chaque fois, rajoutant une nuance de teinte sans pour autant en dénaturer l’ensemble.

Etrange roman qui, jusqu’à un final habilement composé en split-screen spatio-temporel, remarquable de naturel alors que l’exercice est ardu, vous laissera un coup ultime, sec et tranchant dans ses toutes dernières pages. Epoustouflant…

ps: Je ne peux que vous conseiller de vous précipiter sur l’analyse brillante (comme toujours) et bien plus pertinente de Philippehttp://leventsombre.cottet.org/service-de-presse/2011/les-le%C3%A7ons-du-mal

Les leçons du Mal (Master of the Delta, 2008) de Thomas H. Cook (trad. Philippe Loubat-Delranc), Seuil Policiers (2011), 356 pages

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~ par cynic63 sur 29/03/2011.

6 Réponses to “Magistral cours…”

  1. Salut Cynic, dire que ma femme me l’a piqué … c’est honteux !

  2. Ah il a l’air d’être un bon cru ! J’avais peur qu’il soit moins pertinent du fait du changement d’éditeur, je vais donc le mettre sur ma pile !

  3. Très envie de le lire, je l’ajoute à ma liste! Je vais commencer Le camp des morts de Craig Johnson, cap sur les 48h du polar!

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