Pretty vacant…

« You can’t judge a book by looking at the cover » comme le chantait Bo Diddley dans un style que les punks décrits par Cathi Unsworth dans le Chanteur n’auraient pas renié. Effectivement, si on s’en tient à la couverture française, on a plutôt l’impression qu’on va nous conter une jolie histoire sentimentale mettant en scène un de ces pauvres bougres imbéciles qui, se rêvant « stars », squattaient l’antenne de la nullisime TF1 et de son présentateur ridicule et prétentieux. Pour un roman ayant pour background le punk, phénomène débarqué en plein jubilé de la Reine, Rivages aurait pu avoir la main plus heureuse. Passons car, disons-le tout net, le contenu est à des années-lumières de l’hideux contenant. En qualité comme en tonalité.

Début des années 2000. Eddie Bracknell, 29 ans, vivote de piges en piges pour divers magazines ou journaux musicaux. Son ami Gavin, bien plus âgé que lui, a connu tous les acteurs de la révolution punk. Photographe de talent, il les a tous saisis sur pellicule. De Johnny Rotten à Ian Dury. Toutes les figures de cette contre-culture ont été fixées sur les clichés de Gavin. Pour ce dernier, le plus grand cependant était Vince Smith, le charismatique et apocalyptique chanteur de Blood Truth, groupe culte pourtant injustement oublié.

Impressionné par les rares vidéos saisies sur scène du quator infernal, Eddie, déprimé par une précarité professionnelle qui menace sa relation avec Louise, sa petite amie depuis la fin de leur adolescence, a alors une idée: écrire un livre sur Vince et ces oubliés du punk. Idée d’autant plus lumineuse que Vince a disparu corps et âmes en 1981, peu après le suicide de son épouse Sylvana, qui elle était la figure de proue d’un trio qui versait dans le post-punk. Un destin approchant celui du couple de Nancy et Sid par sa dimension tragique.

Eddie va donc, secondé en partie par Gavin qui signera les images du livre, essayer de recueillir les témoignages de ceux qui ont vécu cette aventure du crépuscule des 70’s, à commencer par ceux des membres de Blood Truth.

Fin des années 70 justement. C’est à Hull, cité du Yorkshire, qui ferait passer Leeds ou Bradford, y compris décrite par David Peace, pour des villes de lumières, que le jeune Stevie Mullin, un adolescent des quartiers délaissés, a des rêves, non pas de star, mais simplement de punk. Il ne veut finir ni sur les docks ni sur un chalutier, comme la plupart des membres de ce prolétariat anglais pas encore maté par une Thatcher libérale qui ne va plus tarder. Il s’adjoint les services de Linton, le seul gamin noir de Hull, et de Kevin, un individu chétif. Les Pistols ont réinventé le vieux mythe du « working class hero » en remettant en avant l’une des grandes valeurs du rock and roll des origines, à savoir l’énergie et le refus de la virtuosité. Pas de raison qu’ils n’y arrivent pas eux-mêmes…

Cathi Unsworth nous livre là un grand roman noir, même si l’aspect « enquête criminelle » ne se fait vraiment jour que dans les cent dernières pages. Pas de flics, pas de serial killer, pas de machination dans les milieux financiers ou politiques. Le chanteur parle plutôt de manipulation sur fond d’époque punk. « Manipulations » avec un M majuscule et un s, en réalité.

En 35 chapitres, tous intitulés d’un titre emblématique de l’époque, Cathi Unsworth fait alterner les points de vue. Le « maintenant » de l’intrigue étant narré par Eddie lui-même alors que ceux qui renvoient à « l’avant » le sont à la troisième personne et adoptent le point-de-vue des nombreux protagonistes du Chanteur. Cela ouvre donc de multiples angles de lecture pour une oeuvre qui nous parle autant du passé que du présent de l’Angleterre, à commencer par ces transformations des quartiers londoniens, décrits magnifiquement et efficacement par une auteur à la plume moins furieuse que la bande-son de son oeuvre mais au talent indéniable.

Très peu de nostalgie pour les années punks dont il faut rappeler quand même qu’elles furent aussi brèves que virulentes. Une sorte de tsunami dans le paysage musical détestable du crépuscule des seventies, entre disco formaté et aseptisé et rock progressif prétentieux, pour faire court. Mais pouvait-il en être autrement avec des requins de l’industrie du disque et des ramasse-miettes des milieux de la mode qui avaient flairé le bon coup?

Unsworth, qui a connu le Londres de cette époque puisque, très jeune, elle fut elle-même journaliste de presse musicale, rend compte, encore une fois, avec talent de ce qui animait ces jeunes qui, pour tromper le vide de leur morne existence, s’emparèrent des pubs anglais, armés de leur seule volonté d’en découdre. L’auteur nous emmène et nous fait partager la folie qui régnait dans les arrières salles de bars comme sur les scènes plus grandes. On retrouve ainsi les Pistols pour un concert « secret » (le groupe était interdit pour cause d’un God save the Queen, bien malvenu en cette année de Jubilee) qui scelle le pacte entre les membres de Blood Truth ou the Damned pour une prestation dantesque au défunt Rainbow. Une façon d’inscrire son histoire particulière dans la grande…

Mais à travers cette histoire singulière, très ancrée donc chronologiquement, l’auteur nous parle aussi d’universel à travers les destins, plus ou moins brisés, de personnages, féminins comme masculins, qui se cherchent, essaient de trouver une voie personnelle et oublier leurs démons: Steve est mû par un dégoût pour un univers familial qui l’ancre dans une forme de déterminisme aux yeux des autres; Linton voudrait bien être vu autrement que comme un Noir; Kevin a un caractère bien trop sensible pour son entourage. Il est intéressant et émouvant de retrouver ces êtres vingt ans après, de les écouter juger leurs parcours et de les voir poser un regard rétrospectif sur ce qu’ils étaient et ce qu’ils sont devenus.

Unsworth, vraie femme de caractère, nous réserve de jolies pages consacrées à ses héroïnes féminines: Sylvana, bien entendu, qui voit des couleurs se superposer sur les notes, l’ambitieuse Donna ou la bienveillante Helen.  Là aussi, pas besoin de s’intéresser au punk pour apprécier ce roman: on est encore dans de l’universel de ce point-de-vue.

Cathi Unsworth ne magnifie rien, comme elle ne juge que très peu ses personnages, ne verse jamais dans le « c’était mieux avant » même si, et on sera entièrement d’accord avec elle, le début des années 2000 ne proposait pas grand chose avec la britpop insipide ou une musique qui n’avait du punk que son goût et sa couleur.Et encore…

Pour finir, et pour élargir le débat, on a senti quelque chose de Jonathan Coe chez Unsworth. Dans cette façon d’évoquer les destinées des uns et des autres, dans ce regard posé sur une Angleterre populaire disparue, dans ces personnages accrochés à leurs vains rêves et qui, en vieillissant, tentent non pas de les oublier mais de les transcender pour en faire quelque chose. Pourtant, il faut bien avouer qu’il n’y a No future for you

Le chanteur (The Singer, 2007) de Cathi Unsworth (trad. Karine Lalechère), Rivages/Thriller (2011), 407 pages

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~ par cynic63 sur 03/03/2011.

9 Réponses to “Pretty vacant…”

  1. OK, OK, camarade, n’en dis pas plus! Celui-ci, il passe direct en tête de liste pour ma prochaine razzia en librairie !
    Keep on rockin’.

    • C’est vrai, je le reconnais, j’en ai dit beaucoup. Mais rien sur les points essentiels de l’intrigue, je crois. Tu peux y aller: tu vas voir les cent dernières pages…

      • Non, non, pas de confusion: je ne te reprochais pas du tout d’en avoir trop révéler; c’était simplement une formule toute faite pour dire que j’étais totalement convaincu par ta chronique que ce roman devait rapidement intégrer ma PàL.

  2. Un très bon roman et une belle découverte qui me réconcilie avec le roman noir anglais…
    Tout arrive.
    A bientôt.
    Yvon

  3. Et hop, vous pouvez écouter Cathi Unsworth sur 1001libraires.com
    l’émission est ici : http://www.1001libraires.com/#magazette6

  4. J’ai dévoré ce roman, tellement il est prenant.La construction est fine et très habile, la fin est magistrale. On est presque dans un roman gothique anglais où se mêle le sentimental et le macabre campé par un « villain » digne de ce genre.

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