Star déchue…

Après le Spade & Archer de Joe Gores, on retrouve avec Le jardin du diable de Ace Atkins le San Francisco des années 20 avec une histoire mêlant fiction et réalité et mettant en scène, non pas le fameux détective, mais son créateur lui-même.

Roscoe « Fatty » Arbuckle est l’une des plus grandes stars du cinéma muet. Ayant débuté chez Mack Sennett, celui qui est un proche de Keaton est à l’apogée de sa popularité. C’est ainsi qu’il arrive en septembre 1921 à San Francisco, bien décidé à faire la fête et à célébrer un énorme contrat qu’il vient de signer avec la Paramount. Les parasites et autres starlettes rêvant de gloire sur grand écran existent déjà à l’époque et c’est ainsi que certains « amis » s’invitent dans l’une des chambres que Fatty a réservées dans un grand hôtel. Folie, délire et alcool aidant, la petite réunion tourne au drame: Virginia Rappe, une des starlettes en question, est victime d’une crise qui lui sera fatale quelques jours plus tard. Il n’en faut pas moins pour que l’opprobre soit jetée sur Fatty qui se verra accusé d’avoir proprement causé la mort de la jeune fille en l’ayant écrasée de tout son poids lors de leurs ébats amoureux…

Le magnat de la presse Randolph Hearst n’a d’yeux que pour Marion Davies, une étonnante beauté déjà remarquée pour certains de ses rôles au cinéma. Cela ne l’empêche de vouloir la peau de ce gros Arbuckle qu’il aimerait bien voir détesté de tous. Possédant argent, puissance, influence et les moyens de le faire tomber de son piédestal, Hearst va alors tout faire pour que Roscoe ne s’en sorte pas.

Fin limier de l’agence Pinkerton, Sam Hammett, qui vient de s’installer dans la cité du Pacifique, est contacté par l’avocat d’Arbuckle. Persuadé de l’innocence de son client et sentant que toute cette affaire pue le coup-monté tant certains points de l’enquête préliminaire sont plus qu’obscurs, à commencer par un rapport de légiste des plus erratiques, le défenseur de la star qui commence à subir les foudres de la presse comme des moralistes d’une Amérique qui se veut puritaine et propre sur elle charge le détective tubard de chercher du côté de certains témoins du drame de l’hôtel le moindre élément qu’il pourrait utiliser lors d’un procès qui s’annonce retentissant.

Ace Atkins construit donc son roman en adoptant les points de vue de ces trois figures de l’Amérique du début du 20ème siècle. Alternativement, on suit l’un puis l’autre des protagonistes qui, à l’occasion, se croiseront pour certains.

Trois figures d’un pays qui bascule vers la modernité, matérialisée par un rang de grande puissance mondiale qu’il a acquis suite à la grande boucherie qui a vidé l’Europe de ses forces vives: le naïf et bonhomme Fatty, image de l’ingénu qui ne voit pas le mal, surtout quand il émane d’êtres de confiance; le cynique et mégalomane Hearst qui vit sa réussite dans ce libéral pays comme une revanche sur la vie; le pragmatique et cependant critique Hammett qui réalise que la puissance de l’argent et, surtout de ses détenteurs, permet de s’arranger avec la vérité ou tout simplement l’équité.

Voilà donc un roman soigneusement documenté et à l’intérêt historique évident. Documenté dans ces descriptions tant de l’arrière plan de ce triste fait divers à l’allure de premier grand scandale hollywoodien que dans ces clichés du San Francisco de ce début des années 20. Ace Atkins a, on l’admettra volontiers, collecté un nombre impressionnant d’informations, consulté tout ce qui avait trait à la chute de cette vedette du muet qu’était Roscoe Arbuckle ou aux éléments biographiques des nombreux personnages qui traversent son roman.

Intérêt historique également car il nous donne à voir une société où finalement la Prohibition se vivait plutôt bien tant qu’on avait les moyens et les réseaux pour se procurer l’alcool bannie par le Volstead Act mais aussi une Amérique où les lobbies, comme ces groupes de Vigilantes strictes, et groupes de presse commençaient déjà à prendre une importance immense, faisant et défaisant réputations et carrières.

Si le Hammett d’avant l’écriture nous était connu, il n’en demeure pas moins qu’on le retrouve ici avec plaisir car, et c’est peut-être là où le roman fait le plus souvent mouche, on nous le dépeint non pas comme un génie ni comme un marginal dépravé, genre grand artiste torturé, mais comme un homme encore jeune, miné par la maladie qui se rappelle à lui de manière violente, un individu se posant des questions, parfois en proie à des faiblesses, essayant de faire au mieux tant dans son travail que dans sa relation à Jose. Un humain qui se donne du mal mais qui n’y arrive pas vraiment…

Malheureusement, si ce roman ne manque donc pas de qualités, il m’a paru parfois long, voire laborieux dans sa progression. L’ensemble de ces 450 pages m’a fait l’effet d’une sorte de patchwork de scènes très souvent drôles, comme quand elles se déroulent au tribunal, émouvantes, lorsque l’auteur se focalise sur la psychologie de Fatty, être simple et plutôt sympathique mais pris au piège, ou ironiques quand Hearst et sa mégalomanie détestable se manifeste. Ceci dit, et c’est là où le bât blesse, il s’agit bien d’un patchwork beaucoup trop dépareillé, manquant un peu d’unité de ton, de puissance d’écriture et trop disparate pour se montrer totalement convaincant.

Merci aux Editions du Masque pour l’envoi de ce roman.

Le jardin du diable (Devil’s Garden, 2009) de Ace Atkins (trad. Christophe Mercier), Editions du Masque (2011), 457 pages

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~ par cynic63 sur 28/02/2011.

14 Réponses to “Star déchue…”

  1. Nous sommes d’accord !!!
    Amicalement

  2. complètement d’accord, c’est le deuxième livre de Ace Atkins que j’abandonne eu cours de route

  3. Salut Cynic, Lu aussi et il m’a fallu attendre la fin pour être emporté. J’en retiens tout de même les derniers chapitres fabuleux d’émotion.

  4. Dommage, ton billet sur ce livre que j’ai dans ma PAL commençait bien : documenté, intérêt historique, ce sont des ingrédients qui me plaisent bien dans un polar. Mais les longueurs beaucoup moins, et les commentateurs ont l’air tous d’accord…

  5. un roman qui ne marquera pas les esprits mais que j’ai eu quand même plaisir à lire.

  6. Aussi sur ma pile… mais les quelques 1200 pages de nouvelles d’Hammett en cours de lecture vont me prendre un peu de temps !

    • Les nouvelles, ça peut se lire « en pointillés », en faisant des pauses. Tu as lu « Cauchemar ville »??? Celle-là, elle vaut le déplacement

      • C’est justement la prochaine dis donc… (j’ai en effet fait une pause pour engloutir un autre bouquin…). Mais j’aime bien me plonger complètement dans cet univers en lisant les nouvelles en continu (ou presque, en l’occurrence en « tiers » continu) !

      • Tu m’en diras des…nouvelles…

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