Elinborg prend la main…

Attaquons notre quart d’heure, non pas américain mais scandinave, avec l’un de nos petits préférés, à savoir Arnaldur Indridason qui nous revient cette année avec La Rivière Noire chez Métailié dans une traduction d’Eric Boury. Comme d’habitude en fait.

Par contre, pas d’Erlendur Sveinsson dans ce volume, ce qui signifie qu’on n’en saura pas plus sur les obsessions du placide commissaire islandais ni sur l’évolution de ses chaotiques relations avec ses enfants. La chose étant posée, on a donc affaire à un roman plus recentré sur l’intrigue policière à proprement parler mais comme Indridason s’intéresse au premier chef, selon moi, à ses personnages, on va en savoir un peu plus sur Elinborg, la collègue du héros récurrent absent de cette rivière noire, notamment sur ses propres sources de malaise et sur sa psychologie de femme bien sous toutes les coutures. Apparemment…

Comme il est désormais connu de tous les amateurs de l’écrivain islandais, le roman s’ouvre sur les protagonistes, victimes ou acteurs présumés, du crime. Un jeune trentenaire sort dans la nuit de Reykjavik. Il se rend dans un bar plutôt branché et apprécié par les noceurs de la capitale. Chasseur comme tant de célibataires de là-bas ou d’ici, il repère celle sur qui il entend jeté son dévolu pour une soirée dont l’issue semble évidente. Las, Runolfur, le séducteur en question, est retrouvé chez lui mort. On lui a tranché la gorge d’un geste sûr et il s’est vidé de son sang. Elinborg, dépêchée sur les lieux, constate qu’il n’y a aucune trace de lutte mais que le jeune homme possède du Rohypnol, la drogue du viol. La victime se serait-elle vengée de son bourreau? Cela fait certes peu mais en fouillant plus minutieusement le domicile de Runolfur, l’enquêtrice met la main sur un châle dont certaines odeurs ne lui sont pas inconnues. En effet, l’étole dégage le parfum du tandoori et, amatrice de cuisine indienne, Elinborg va alors creuser dans cette direction.

S’intéressant, comme dans tout roman procédural, à la personnalité du défunt, la policière va se rendre dans le village d’où il était originaire, interroger sa mère, femme au caractère rigide et limite indifférente face à la mort horrible de son fils unique, rencontrer ceux qui l’ont connu dans sa jeunesse puis, à Reykjavik cette fois, parler avec son employeur, les différentes clientes –Runolfur travaillait pour une entreprise de télécom et intervenait chez les particuliers pour installer ou dépanner leurs lignes– avec qui il a eu des contacts, chercher auprès de son unique ami des clés lui permettant d’ouvrir les portes de la vérité…

Indridason s’était, volontairement ou pas, engagé dans une entreprise bien compliquée en se privant de son personnage principal pour ce septième tome traduit en français. Il risquait de décevoir ceux qui le lisent depuis longtemps en amputant son oeuvre d’un de ses importants aspects romanesques tant le parcours de son héros ponctuait chacune des enquêtes qu’il devait mener à bien. Pourtant, agréable surprise, l’Islandais gagne son pari de façon plus qu’honorable et prouve ainsi que l’intérêt de ce qu’il construit ne se résume pas à ce commissaire taiseux et légèrement handicapé du point de vue affectif. En focalisant la rivière noire sur Elingborg, non seulement il oriente notre lecture sous un angle féminin mais nous permet d’appréhender plus encore ce caractère pétri d’humanité sincère dont il fait montre à l’égard de tous les protagonistes de ses romans.

En effet, Indridason, qui est bien loin des bons sentiments puérils ou d’un manichéisme qui tendrait à une simplification à l’extrême des choses, interroge cette part de nous-même qu’on essaie de taire tant elle nous effraie ou évoque cette insondable solitude qu’on ressent face aux événements qui nous échappent. Comment ne pas comprendre le désir de vengeance de ces femmes violées qui, non seulement ont subi l’horreur, mais doivent affronter un avenir où, immanquablement, le sentiment de culpabilité les étreindra?

Elinborg, quant à elle, doit pourtant, au milieu de toute cette détresse, s’acquitter de la tâche pour laquelle elle est dévolue, quitte à délaisser sa propre famille et ne pas voir qu’au sein d’un foyer qu’elle percevait comme un refuge et dont elle était si fière, les choses, là aussi, bougent et qu’elle ne saisit pas tout à fait la nature de ces changements. Bien sûr, les préoccupations de cette héroïne provisoire peuvent paraître étonnamment banales et ses centres d’intérêt – la cuisine– un peu plats et aux antipodes du personnage déjanté qu’on aime parfois trouver dans un roman noir mais il n’en demeure pas moins qu’Indridason, par une écriture moins lente qu’à l’habitude, notamment grâce à des dialogues souvent bien percutants (on émettra un bémol quant aux conversations entre Elinborg et sa fille de 10 ans tant certains propos nous paraissent incohérents dans la bouche d’une enfant même surdouée) et un sens du récit à l’intrigue qui rebondit autour de beaux personnages meurtris, a composé un volume de très bon niveau

La Rivière noire (Myrka, 2008) d’Arnaldur Indridason (trad. Eric Boury), Editions Métailié (2011), 299 pages

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~ par cynic63 sur 20/02/2011.

6 Réponses to “Elinborg prend la main…”

  1. Je souscris en totalité! Je viens de refermer le livre ce matin, une belle lecture. Il reste quand même un petit quelque chose d’Erlendur et même plus que ça, car on se laisse aller à l’imaginer dans les fjords de l’Est et on espère que le prochain tome nous en reparlera.

    • C’est vrai ce que tu dis. A priori, il ne sera pas encore de retour dans le prochain mais plutôt dans le suivant…

  2. Content que ça t’ait plu et d’accord avec ce que tu dis aussi.
    Même avec tes réserves concernant le comportement de la fille d’Elinborg. Je n’y ai pas pensé lors de la rédaction de ma chronique, mais c’est pas faux, effectivement…

  3. Rebonjour, j’ai beaucoup Elinborg mais Erlandur manque un peu et puis j’avoue que je suis inquiète pour lui: qu’est-il devenu? N’est-il pas mort parmi les glaces? J’espère qu’Indridason ne l’a pas fait mourir. Après la disparition (retraite) de Wallander (Mankell) et John Rebus (I Rankin), cela commence faire mal chez les héros récurrents. Bonne soirée.

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