Rites de passage…



Megan Abbott nous revient avec un deuxième roman, publié au Masque cette fois-ci, après le convaincant Absente sorti chez Sonatine.

Adieu Gloria est fort différent dans sa forme et son style mais reste ancré dans la tradition du Noir étatsunien des années 50, du moins en ce qui concerne son arrière-plan et comme en atteste sa couverture originale.

Ici, il est question du parcours, de l’initiation d’une jeune femme âgée d’un peu plus de vingt ans qui pénètre le monde du crime, essentiellement sa branche concernant les activités du jeu.

A vingt-deux ans, celle dont on ne connaîtra jamais le nom, occupe un emploi de comptable dans un club modeste du quartier animé de la ville où elle réside. Ses patrons, Jérôme et Arthur, ne sont cependant pas aussi honnêtes qu’ils en ont l’air. En réalité, parallèlement à leurs activités légales, ils trempent dans des paris clandestins qui, évidemment, s’avèrent beaucoup plus lucratifs.

Notre narratrice anonyme croise le regard d’une femme fascinante, une sorte de femme fatale, qui travaille pour des gros bonnets contrôlant toutes ces activités. Proprement subjuguée par la classe et le physique de cette Gloria Denton, à l’expérience et à la réputation bien établie, qui la remarque en retour, elle accepte alors d’être prise sous l’aile de celle-ci. Une aubaine pour une jeune fille intelligente et ambitieuse mais qui ne veut surtout pas de l’avenir monotone auquel elle semble être destinée.

Ayant quitté le foyer et la respectabilité allant avec, la narratrice va recevoir une véritable éducation dispensée par une Gloria rompue depuis bien longtemps aux us et coutumes de ce milieu. De la démarche à l’attitude à adopter dans le travail, sans oublier le comportement à afficher devant la cohorte d’hommes peu recommandables qu’elle risque de croiser lors des tournées d’encaissement qu’elle sera amenée à effectuer, rien ne sera oublié dans les cours distillés par l’aînée à sa cadette, identifiée très vite comme sa protégée. Lui apprenant à s’habiller, à se tenir, à user de ses atouts afin de faire son trou, Gloria forme, façonne, modèle celle qu’elle appellera sa « pouliche ». Or, nous sommes dans un roman féminin et c’est plutôt l’homme qu’il faudra rechercher afin de déterminer l’élément qui risque d’assombrir ce brillant avenir qui se dessine…

 

On pourrait arguer que le projet de Megan Abbott est fort peu original car, effectivement, le roman adopte un plan comme un argument classique, voire cliché. Mais, et c’est là où tout le différencie d’une production bien laborieuse, Adieu Gloria se démarque de par son ton, son écriture et son regard souvent très amoral porté sur les événements. Notre héroïne nous fait part, sans vergogne ni fausse pudeur, de ses fantasmes, de ses désirs comme de ses motivations. A cet égard, elle ne nous cache rien de cette relation discrète mais malsaine qu’elle va entamer avec Vic Riordan, figure du Tentateur, manipulateur et violent…

Cette narration à la première personne, qui donne au récit ce caractère de témoignage plus que de confession de repentie, permet de percer la personnalité, du moins en partie, d’une jeune femme à la fois fascinée par un monde dont elle ne connaît pourtant rien et par son aînée qui l’inquiète au fur et à mesure que le récit avance.

Comment ne pas voir, en outre, une sorte de passation de pouvoir entre deux femmes de deux générations différentes? Si Gloria possède une grâce qui ne laisse pas insensible l’héroïne, elle renvoie une sorte de mystère et une froideur dissimulant un caractère bien maléfique ou violent. Et, surtout, la jeune « pouliche » va perdre petit à petit cette confiance aveugle, qui semblait pourtant dominer dans les premières pages du roman, allant jusqu’à remettre en question l’aura de sa glaciale aînée.

Comment ne pas percevoir également comme une inversion, un renversement des rôles dans les pages souvent froides, parfois neutres, à la limite du mystère composées par Megan Abbott?

Se montrant à la fois explicite quand il le faut, notamment lors d’un passage où la colère de Gloria se déchaîne, atteignant les limites de la fureur, ou plus implicite lorsque la narratrice relate les rapports sexuels atypiques qu’elle a avec Vic, Megan Abbott réussit à tenir un équilibre fragile qui l’éloigne d’une distanciation trop radicale comme du voyeurisme malsain.

Beau portrait de femmes, mues souvent par la volonté d’en croquer, de se faire une place au soleil dans le pays de l’arnaque, Adieu Gloria est aussi le récit d’une chute et d’une ascension. La seconde rendant d’ailleurs nécessaire la première.

 

Merci aux Editions du Masque pour l’envoi de ce roman qui paraîtra le 23 février.

Adieu Gloria (Queenpin, 2007) de Megan Abbott (trad. Nicolas Richard), Editions du Masque (2011), 255 pages

 

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~ par cynic63 sur 16/02/2011.

4 Réponses to “Rites de passage…”

  1. Ton article est bien tentant !

    • Ca vaut le coup: direct, tranchant sans effets « appuyés » et amoral. Une petite réserve quant à certains choix de traductions cependant

  2. Et oui, excellent bouquin (je suis beaucoup plus dubitatif sur celui chez Sonatine). Megan Abbott sera à quais du polar, pour ceux qui pourront y aller…

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