Joe Gores et Dash’ #2

 » Une jeune femme demande à vous parler. Elle s’appelle Wonderly.

– Une cliente?

– Sûrement. De toute façon, vous voudrez la voir: elle est du tonnerre.

– Faites vite entrer, Effie chérie. Faites vite entrer »

Ainsi étaient les premiers dialogues du Faucon de Malte et ainsi se termine Spade & Archer de Joe Gores.

On évoquait, d’ailleurs, le très récent décès de l’auteur et sa simultanéité avec la sortie de son roman chez Rivages. Grand spécialiste et amateur, autant de la vie que de l’oeuvre de Dashiell Hammett, Gores a donc écrit la « préquelle », c’est-à-dire l’épisode précédent mais réalisé après, du Faucon de Malte. Un travail que les ayant-droits de Dash lui-même ont autorisé.

On découvre donc, et c’est bien là un des buts avoués de l’entreprise de Gores, ce qui a fait le Spade du Faucon, ce qui l’a constitué ou influencé dans ses attitudes ou autres jugements. Avec une action se déroulant sur plusieurs années mais dont la narration se concentre sur trois dates clés qui constituent autant de grandes parties, Spade & Archer revient sur la genèse d’un personnage aussi mythique que le roman dans lequel il apparaît.

1921: Sam Spade démissionne de son poste de détective à la Continental afin de se lancer dans une carrière solo. En effet, le travail de filatures de maris volages, de disparus volontaires qui veulent se reconstruire une nouvelle vie ne convient plus à un homme, héros de la Grande Guerre, qui ne saisit plus le sens des investigations que l’agence lui confie. Il ouvre donc son propre cabinet à San Francisco et, alors qu’il recherche un jeune homme de bonne famille qui se rêve aventurier des mers du sud, Spade est confronté, un peu par hasard, à la disparition d’un véritable trésor. Cinq coffres remplis d’or ont disparu du San Anselmo, un navire qui effectue des liaisons régulières entre la Californie et Sidney, via Honolulu. Se lançant dans une double enquête, Spade réussira à les mener à bien. Enfin, presque ou en partie…

1925: L’agence Spade a grandi, s’est développé et si Sam jouit toujours d’une très mauvaise réputation, il n’en demeure pas moins qu’on fait appel à lui car, malgré une moralité bien douteuse aux yeux des gens de la bonne société de la cité californienne, il est considéré comme le meilleur dans son travail. Cette fois, il doit faire la lumière sur la mort d’un banquier dont la mort, si elle s’avérait être un suicide, arrangerait bien la compagnie d’assurance qui se verrait alors dispenser de verser la prime à la veuve de celui-ci.

1928: Désormais lié à Miles Archer, qu’il connaît depuis ses années à la Continental mais qu’il méprise parce que, entre autres raisons, ce dernier ne pense qu’à bouffer du communiste pour le compte d’employeurs peu regardants, Sam Spade va accepter d’enquêter pour le compte de Mai-Li Chon, une jeune Chinoise un brin mystérieuse, qui lui demande de retrouver deux hommes que son défunt père a connu et qui semblent lui créer des problèmes…

Sept ans donc. Sept années et trois affaires majeures, évidemment liées entre elles par des protagonistes et par les thèmes qu’elles balaient, qui vont amener Spade aux portes du Faucon.

Gores s’attaque donc à un mythe et parvient, bien souvent, à relever ce que l’on peut considérer comme un défi insurmontable. Peuplant son roman de personnages nombreux qui le traversent à une vitesse parfois vive, le romancier donne vie, corps et chair, à certains des acteurs que l’on retrouvera dans l’oeuvre d’Hammett. Effie Perine, la jeune et pétillante secrétaire, ainsi que Sid Wise apparaissent très vite dans le récit de Gores, nous éclairant un peu sur leur passé comme leur personnalité. Il en va de même de Dunny et Polhaus, le couple de flics dépareillés dont je me demande si Staalesen ne se serait pas inspiré quand il a créé Muss, le flic qui rêve de mettre Varg Veum hors-jeu. Evidemment, Iva et Miles sont présents, peu il est vrai, mais si la première surgit dans un récit où on apprend pourquoi elle a préféré Archer à Spade avant de retourner se blottir dans les bras de ce dernier et d’endosser le rôle de maîtresse peu scrupuleuse, le second n’est mis en exergue que vers la fin du roman. Et il n’est guère à son avantage…

Gores nous emmène dans un tourbillon rythmé où arnaques, trafics en tous genres -en premier lieu, la contrebande d’un alcool consommé sans modération en ces temps de prohibition-, malversations financières, abus de confiance et mensonges, êtres cupides et violents, femmes fatales et fausses naïves, dockers engagés ou réacs, marins portugais ou Chinois divisés, grands bourgeois de la finance sont au rendez-vous. Joe Gores donne vie à ces personnages d’une autre époque, tentant avec talent de leur prêter les mots et les préoccupations de leur temps comme il s’attache à décrire à la manière de Dashiell lui-même le San Francisco des années 20, réussissant à nous en donner une image claire et précise.

Une construction très réfléchie, notamment par le fait que Spade soit à la poursuite d’un trésor dans les trois parties – Gores fait référence, en plus du fait que l’on pense immanquablement au Faucon, à Stevenson -, mais aussi parce que le détective est confronté à une sorte de Moriarty qui lui donnera du fil à retordre à chacun des moments clés de l’ouvrage, font de ce roman un bon exemple de ce que peut être un « roman d’enquête ». Même si cela prend parfois des allures de « hard-boiled à l’ancienne », mais le projet l’exigeait jusque dans la langue utilisée, l’ensemble se lit avec plaisir et intérêt.

Reste le héros imaginé par Hammett. Cynique, dur au mal, doté d’un sens de la fidélité tout personnel, Spade se laissera pourtant séduire et versera dans le sentiment amoureux. Mais, cela finira mal…

Enfin, si Gores se laisse parfois aller à des tics hammettiens trop appuyés pour être honnêtes, comme lorsqu’il s’évertue à évoquer à plusieurs reprises le fameux motif en V que l’on distingue sur le visage du détective, si certains éléments des intrigues s’emboîtent un peu trop fortuitement, on peut considérer que le bilan de ce Spade & Archer est globalement positif.

Spade & Archer (Spade & Archer, The prequel to Dashiell Hammett’s The Maltese Falcon, 2009) de Joe Gores (trad. Natalie Beunat), Rivages/Thriller (2011), 296 pages


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~ par cynic63 sur 25/01/2011.

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