Joe Gores et Dash’ #1

Avant de revenir demain avec un papier sur Spade & Archer de Joe Gores, je me contente pour ce soir de rappeler, avec ce qui suit, ce que j’avais écrit sur l’ancienne version du blog. Ceux qui connaissent  me le pardonneront certainement…Il me semblait important d’en reparler; histoire simplement de se replonger dans l’univers de Dashiell Hammett et de faire le lien avec l’ultime roman de Gores.

Et puis, en plus, je suis incapable de transférer d’une plateforme à l’autre…

 

Folio Policier cette fois, nous propose de redécouvrir un roman des années 70 de Joe Gores, sobrement intitulé Hammett, dans une traduction, non pas nouvelle cette fois, mais revue.

On retrouve Dashiell, à l’aube de ses 34 ans, à une période importante de sa vie: Séparée de sa femme et de ses filles, écrivain pas encore reconnu et qui peine à joindre les deux bouts, le futur auteur du Faucon maltais réside à San Francisco, s’inquiète du futur de sa carrière, vivote en pariant sur les chevaux et les combats de boxe. Seule, Gordie, toute jeune et fraîche voisine, apparaissant comme une parfaite ingénue, égaye un peu son existence.

Mais, celui qui a été un des meilleurs éléments de l’agence de détectives privés de Pinkerton n’a pas été oublié par certains de ses collègues. En premier lieu par Vic Atkinson qui vient lui proposer un travail: un comité de citoyens honnêtes et au-dessus de tous soupçons, selon l’expression consacrée, a décidé de nettoyer San Francisco et compte embaucher un privé. Vic entend bien décrocher la timbale. Hammett accepte alors de lui prêter main forte pour aller interroger Molly, maquerelle notoire, qui a eu la mauvaise idée d’accepter des jeunes gens de bonne famille dans son établissement. Comble de malchance pour elle, les trois garçons en question ont eu la mauvaise idée de se faire interpeller juste devant le claque. Atkinson y voit donc un moyen de pression sur la dame: elle sera obligée de cracher le morceau et donnera des noms de flics et autres notables corrompus, Pour celui que tout le monde surnomme « Dash », il ne serait être question d’en faire plus: il a accepté d’aider Vic pour aller taquiner Molly mais c’est tout. Il n’est plus un privé et ne veut plus en entendre parler. Point barre.

Du moins jusqu’à ce qu’Atkinson soit retrouvé sauvagement assassiné… Hammett décide de proposer ses services au comité un peu en mémoire de son défunt ami. Il s’entoure de quelques personnes de confiance et s’attelle à sa mission, sans pour autant omettre de tout tenter pour retrouver le meurtrier d’Atkinson. Ce qu’il va découvrir le mènera loin; bien plus loin que ce qu’il pouvait soupçonner au début…

Gores réussit son coup en plusieurs points.

Tout d’abord, il donne à voir le San Francisco de la fin des années vingt, son bouillonnement, son tumulte et ses changements. En effet, si la ville, comme toutes les autres des Etats-Unis d’ailleurs, connaît la prohibition et les ligues morales, elle est aussi sujette à de multiples trafics comme à de nombreux changements sociaux ou ethniques, à l’image de ces Chinois qui prennent une place de plus en plus importante, repoussant la précédente minorité immigrée majoritaire un peu loin. Gores parvient à brosser, en outre, un tableau peu reluisant mais réaliste d’une bonne société dont certains des membres les plus éminents ne rechignent pas à quelques malversations

Ensuite, il réussit un portrait plus vrai que nature de Hammett, du moins tel qu’il apparaît dans l’imaginaire de beaucoup de ses admirateurs. Tour à tour, drôle, cynique, émouvant, en proie à un alcoolisme et un tabagisme des plus terribles, Dashiell se montre, néanmoins, toujours imperturbable dès qu’il s’agit des grands prinicpes.

Un Hammett, peut-être mythifié certes, mais dont les réactions, les attitudes, les joies comme les angoisses, y compris lors de ses ivresses quasiment suicidaires, m’ont semblé proches de ce que je pouvais connaître de la personne: un être complexe, faible et fort à la fois. Un paradoxe, à la limite.

De plus, le parti-pris narratif qui, pour le coup, nous éloigne de l’écriture behavioriste prôné par le créateur de La clé de verre, nous donne à voir un auteur en devenir avec tout ce que cela implique de certitudes et de questions pour lui.

Enfin, et cela découle en grande partie du point précedent, l’ensemble du livre respire le réalisme, l’authenticité et ce n’est pas le moindre exploit de Gores de nous faire, parfois en tous cas, nous demander ce qui relève de la fiction ou de la réalité.

Ce qui est certain, c’est que les notes de fin d’ouvrage apportent au lecteur des éléments importants sur la biographie du « dur à cuire »: le romancier a poussé le souci du détail jusqu’à utiliser les éléments biographiques (références à des romans ou nouvelles, situation familiale de Dash, adresse de ce dernier) dont il était certain à la date choisie pour la rédaction de son récit (1928)

Par contre, et c’est peut-être là que j’ajouterais un bémol, on peut parfois en oublier l’histoire, en perdre le fil. Je veux dire par là que, par moments, l’enquête passe au second plan et, si cela n’entache que très peu le plaisir que l’on a éprouvé à la lecture de ce roman, par ailleurs hautement recommandable, le fait de se « détacher » si fortement de l’intrigue principale classe ce Hammett dans les catégories des bons polars mais pas des grands, si on entend l’aborder selon les critères de genre, évidemment.

J’ai, tout simplement, lu beaucoup trop sous influence, attaché à saisir le caractère de ce grand écrivain qu’était Hammett.

 

Hammett (Hammett, 1975) de Joe Gores (trad.France-Marie Watkins, révisée par Pierre Bertin et Jean Esch), Folio Policier (2009), 380 pages + notes de l’auteur

 

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~ par cynic63 sur 24/01/2011.

Une Réponse to “Joe Gores et Dash’ #1”

  1. Bonjour, cynic63
    ravi de vous retrouver sur ce nouveau site. Bah, une traduction révisée par Pierre Bertin et Jean Esch, ça ne peut être que bien supérieur à ce que nous offre le recueil « Coups de feu dans la nuit » dont (hormis les nouvelles inédites) les traductions n’ont pas été revues alors qu’elles sont souvent très anciennes et que la seule qui, à ma connaissance, ait été revue (« Crime en jaune », reprise d’un titre ancien dont on a affublé ce replâtrage hâtif de la traduction « bilingue » et « fidèle » parue en 2003 sous le titre « Meurtres à Chinatown »), déborde moins de contre-sens mais en comporte encore bon nombre.
    À propos de nouvelles, quinze inédites auraient été reetrouvées aux États-Unis, dont une « So I shot him » serait représentative du style de l’auteur et devrait paraître fin février 2011. Mais sont-elles authentiques ou apocryphes, cela, nous ne le saurons qu’avec le temps.
    « Spade & Archer » , maintenant puisque c’est pour en parler que je prenais la plume. Je ne sais pas ce que ça donne en v.f. mais en v.o., j’ai pris beaucoup de plaisir à cette lecture surtout dans sa première moitié. J’ai trouvé que Joe Gores s’en tirait parfaitement pour tirer les ficelles de l’histoire littéraire hammettienne, et les huit dernières lignes du roman sont un pur plaisir hammettien. Le style est bon, plus proche de celui de Hammett par le vocabulaire que par le refus d’expliciter les motivations des personnages, mais la recherche de Gores sur le San Francisco de 1925 est impeccable. Hélas pour moi, le thème du super-criminel, outre qu’il me hérisse profondément (comme celui du super flic) me paraît en contradiction avec l’esprit de Hammett (mais je suis loin d’avoir tout lu et il y a une certaine dérive allant en ce sens dans le moins bon des romans, « Sang maudit »). Les arnaques financières ne me semblent pas non plus présenter beaucoup d’intérêt si on les oppose avec la description de la société faite dans « Moisson rouge » par exemple. Enfin, le presque final dans le style hommage à « l’Île au trésor » est à mon avis une mauvaise idée.
    De biens petites critiques car il s’agit à l’évidence d’un travail sérieux et sincère et le plaisir de la lecture est là, même si chef d’oeuvre il n’y a pas. Et il faut malheureusement déplorer le décès de Joe Gores quelques jours après la parution du livre en France.
    En toute amitié, cynic 63, en attendant de lire ce que vous en avez pensé. Cet envoi n’a pas vraiment vocation à être publié sur le site, c’est plutôt un clin d’oeil que j’ai souhaité vous adresser.
    Pierre Bondil

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