Dans la neige…

L’Allemand Jan Costin Wagner situe ses intrigues en Finlande, pays de son épouse et où il réside de manière régulière. L’hiver des lions, sa dernière livraison, est en réalité le troisème tome d’une série consacrée à Kimmo Joentaa, jeune commissaire veuf, qui officie dans la police de Turku, ville de province de ce pays scandinave.

Très fortement affecté par la mort de son épouse, Kimmo se referme quelque peu sur lui-même. C’est aussi pour fuir les réjouissances de fin d’année qu’il accepte une garde le soir du Réveillon de Noël. Taiseux et taciturne, il espère se soustraire à toute la joie obligée de cette fin décembre. Or, une jeune femme débarque au commissariat et veut porter plainte pour viol. Une plainte difficile à enregistrer pour Joentaa car la victime refuse de lui donner son identité et lui précise que le violeur n’est autre que son meilleur client…Surtout que Larissa, car c’est le faux nom qu’elle finit par lâcher, va le poursuivre de ses assiduités jusque chez lui une fois sa garde terminée.

Au petit matin, un appel lui apprenant une nouvelle tragique ramène Kimmo à la triste réalité: On vient de découvrir le corps de Patrik Laukkanen, un légiste qu’il appréciait tant pour ses qualités professionnelles qu’humaines, dans une forêt bordant la ville. Un assassinat indubitablement. L’équipe des policiers de Turku n’ont que très peu d’indices et l’enquête se présente donc sous de mauvais auspices jusqu’au moment où, à Helsinki, un certain Harri Mäkelä, fabricant de mannequins censés avoir l’apparence de morts pour le cinéma, trouve à son tour une mort violente. Les policiers des deux villes finlandaises connectent facilement les deux affaires: les défunts avaient participé, en tant que spécialistes, au plus grand talk-show du pays dont le sujet était, ce soir-là, la mort, sa représentation fidèle au cinéma et ses rapports avec la réalité. Sujet morbide s’il en est mais que les deux invités avaient abordé avec humour et décontraction, déclenchant souvent les rires du public présent dans le studio.

Kimmo, dont l’intuition et l’écoute ne sont pas les moindres des qualités, pense que cela a dû heurter la susceptibilité de quelqu’un et que, en quelque sorte, on a voulu faire payer à Laukkanen et Mäkelä leur détachement, perçu certainement comme un mépris des morts dans ce qu’ils ont de plus concret, à savoir leur corps. Une intuition qui va se révéler certitude lorsque Hämälainen, l’animateur-star de l’émission, survivra à une tentative de meurtre dans les locaux même de la chaîne…

Présenté ainsi, le début de l’intrigue de l’hiver des lions ressemble à un scénario de thriller violent avec tous les ingrédients nécessaires à la réalisation d’un plat dont les amateurs du genre sont friands. Autant le dire tout de suite: ils ne seront pas rassasiés après l’avoir dégusté car, ici, rien, ou si peu, ne permet d’inscrire la recette concoctée par Wagner à la carte du gore. Ni détails scabreux, ni descriptions complaisantes, ni grand psychopathe complexe ne prennent forme sous la plume de l’Allemand.

De même, les amateurs de suspense et de révélations finales risqueront d’être déçus: le coupable sera connu à la moitié du roman…

Par contre, et c’est une des qualités de ce roman, l’auteur s’attache à décrire, décrypter les états d’âme des protagonistes, principaux comme secondaires, avec une acuité toute économe de mots. En effet, sous l’effet du drame présent, on sent poindre les doutes, les violences contenues, les douleurs étouffées de chacun des protagonistes, à commencer par celles de Kimmo qui, par cette étrange rencontre avec Larissa et la relation qu’ils instaurent entre eux, reprend un peu possession du monde malgré la tragédie de la perte de sa femme aimée. De plus, on ne peut s’empêcher de rapprocher le parcours du discret commissaire de celui d’Hämälainen, à la personnalité pourtant si différente mais qui, à l’occasion d’une mort qu’il a vue de près, remet en question la valeur d’une vie passée sous les feux de la rampe de la télévision.

C’est donc plutôt à un roman d’ambiance que le lecteur est convié ici, au milieu de l’hiver finlandais et de sa faible luminosité, de l’éclairage des projecteurs des studios autant qu’à un récit sur les errements de personnages qui ont perdu l’essentiel de leur existence comme, par exemple,les êtres les plus chers pour certains, la confiance des proches pour d’autres.

Roman présentant quelques défauts, comme certains passages qui laissent retomber la tension en partie à cause d’une écriture un peu inégale, l’hiver des lions ouvre cependant des voies, laisse apparaître de beaux portraits brisés à travers une construction parfois déstabilisante, surtout au début,  mais basée sur des chapitres courts rédigés tout en retenue et bon goût.

L’hiver des lions (Im Winter der Löwen, 2009) de Jan Costin Wagner (trad. Marie-Claude Auger), Editions Jacqueline Chambon (2010), 254 pages

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~ par cynic63 sur 12/01/2011.

8 Réponses to “Dans la neige…”

  1. J’avais lu Lune de glace et j’avais beaucoup aimé, je me laisserais bien tenter par celui-ci!

  2. Dis donc, tu sais que sur le site de la Fnac, il est affiché avec le titre « l’hiver des loups » !! Alors que le bon titre apparaît sur la photo d’à côté… C’est un détail mais c’est un peu dingue quand même, non?
    http://livre.fnac.com/a2896576/Jan-Costin-Wagner-L-hiver-des-loups

    • Je crois que Le silence est un peu meilleur que cet hiver des lions (qu’il précède d’ailleurs). De toute façon, je vais lire les autres volumes. Ben, tu sais, la FNAC…J’y passe de temps en temps mais bof….

  3. Oh, oh! Voilà un auteur que je ne connais pas, mais ta chronique est -une fois de plus- bien incitative. Et je crois que je vais me laisser tenter d’autant plus que j’ai séjourné un temps à Turku. Merci camarade cynic!

    • Ah, ben, si tu connais les lieux. Attention cependant: il faut se laisser porter par le style assez elliptique parfois. Mais à tester assurément

  4. Salut Cynic,
    Quelques lenteurs dûes à la psychologie chargée, mais juste, ne gâtent pas le plaisir de lecture. J’ai beaucoup aimé l’ambiance de ce roman (alors que les Nordiques me laissent parfois sceptiques, il y a des exceptions). Un bon roman, que tu as raison de conseiller.
    Amitiés.

  5. Salut Claude,
    Effectivement, le plaisir n’est pas gâché. C’est un bon roman mais je préfère pointer ici ce qui peut gêner ou paraître moins réussi.
    A plus

  6. J’ai découvert cet hiver, J-C Wagner et je ne suis pas déçu. Je partage ton avis général. C’est plus un polar d’atmosphère, mais comme je ne suis pas fana du gore, ça me va bien.

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