Wahlöö en solo (vol.2)

On avait laissé Jensen, le commissaire créé par Per Wahlöö près d’une tour en verre où se jouait un drame découlant de la société terne et doucement policée de son pays imaginaire. On le retrouve avec Arche d’acier pour la conclusion d’un diptyque qui prendra une forme d’apothéose dans son final…

Quelques années après l’aventure du premier volet, le commissaire Jensen va mal. Non pas moralement mais bien physiquement. Il doit subir une greffe d’un organe vital et l’opération n’a qu’un très faible taux de réussite. Autorisé par l’Entente, sorte d’hydre qui dirige son pays d’une poigne de velours, à se rendre « à l’étranger » afin que l’on pratique cette délicate intervention, Jensen accepte son sort avec un détachement tel qu’on se dit qu’il ne paraît pas concerné. De toute façon, le médecin de la police a été franc avec lui: il ne se réveillera pas. C’est pratiquement certain. Qu’importe.

Le commissaire se rend donc dans un pays où il fait chaud –certainement au Moyen-Orient-,s’en sort miraculeusement, se fait soigner et sa convalescence se déroule pour le mieux. Au bout de trois mois d’une existence réduite aux murs de sa chambre et totalement coupée du monde extérieur, Jensen peut rentrer chez lui et reprendre ses activités. Seulement, l’avion qui le ramène vers le Nord de l’Europe se pose sur le territoire d’un pays frontalier au sien. Impossible d’atterrir sur l’aéroport de la capitale du pays de Jensen: rien n’en filtre plus, on ne sait plus ce qu’il s’y passe, les dirigeants ont fui…Un des ministres et d’autres membres de l’Entente, réfugiés dans l’Etat voisin, demandent à voir Jensen et lui confient une mission. Il devra repasser la frontière, mener son enquête et découvrir le mal qui ronge leur pays…

Au fur et à mesure que Jensen progresse dans des lieux désertés, où la mort règne en véritable maîtresse, la terrible vérité va se faire jour. Chaque péripétie, chaque rencontre -dont certaines se révèlent autant touchantes que révoltantes- permettent au héros de percer le mystère de cette histoire bercée par une étrangeté glaçante. La très grande force de ce roman de Wahlöö ne relève pas uniquement de l’excellente histoire imaginée par l’auteur mais aussi de la précision d’une langue qui évite toute digression, la clarté des dialogues et, comme dit précédemment, de la portée quasi-philosophique qu’il contient.

On découvre alors que l’harmonie, cette stabilité sociale si bien décrite dans l’opus précédent, ne reposait que sur des compromissions ou des mensonges qui se retournent contre ceux qui en furent les auteurs. Mais, ce sont surtout les citoyens bernés par cette illusion qui sont les premières victimes du caractère fallacieux de la politique de l’Entente. Des citoyens qui, subrepticement, ont troqué, sans en avoir totalement conscience, la moindre petite parcelle de liberté pour une sécurité dont les fondements ne pouvaient que s’affaisser; la société organisée par l’Entente n’étant qu’un colosse aux pieds d’argile qui, dans un ultime réflexe de survie, n’a pas hésité à mettre en danger la vie d’êtres humains quitte à ne plus rien contrôler.

Per Wahlöö raconte ici autant qu’il dénonce car, à n’en pas douter, Arche d’acier est un roman dont la cohérence narrative va de pair avec sa visée pamphlétaire. A travers ce récit d’un retour au pays dévasté, l’auteur ne nous met pas seulement en garde: il prend position clairement, explicitement. Là où avec Meurtre au 31ème étage, il était tout en retenue et implicite, il se découvre un peu plus dans ses propos. On serait tenté de dire au sens strict puisque les termes de « sociaux-démocrates », de « communistes » apparaissent avec une fréquence telle que l’on ne peut s’y tromper.

En outre, comment ne pas voir dans ce roman en forme de cahier de retour à la vie, un parallèle entre la renaissance de Jensen qui, régénéré par la greffe qu’il a subie, et le réveil des citoyens qui décident de reprendre leur existence en mains? En effet, si dans le premier volume, le commissaire agissait, remplissait sa mission sans réfléchir, sa conscience va reprendre ses droits, tout comme les habitants vont, eux, reprendre les leurs…

Wahlöö nous met en garde, par une écriture toujours aussi sèche et mordante, sans nous donner de leçons. Moraliste, sans être moralisateur, le Suédois nous annonce également une bonne nouvelle: Les Empires s’effondrent toujours…

ps: Je ne saurais trop vous conseiller de lire les deux volumes à la suite…

Arche d’acier (Stålsprånget, 1968) de Per Wahlöö (trad. Joëlle Sanchez), Rivages Noir (2010), 214 pages

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~ par cynic63 sur 08/01/2011.

3 Réponses to “Wahlöö en solo (vol.2)”

  1. Il faut que je relise ces auteurs.

  2. Le père Noel ayant refusé d’offrir ces 2 romans à mon fils de 2 ans, je les ai acheté ce week end. Ton article est trop tentant.

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