Scerbanenco2

Retour sur Scerbanenco avec Ils nous trahiront tous, deuxième volet mettant en scène son héros Duca Lamberti et paru en 1968 en Italie. Un titre qui en dit long et totalement en adéquation avec le propos rapporté.

Duca, médecin ayant purgé trois ans de prison pour « crime d’euthanasie », reçoit la visite de Silvaro Solvere, un jeune homme qui lui paraît d’entrée antipathique. Un sentiment de répulsion qui va grandir quand le visiteur va lui confier que c’est Sompani, un avocat véreux que Duca a connu en prison et qui, comme lui, purgeait une courte peine, qui lui a conseillé de s’adresser à l’ex-médecin milanais. Moyennant une somme rondelette et une promesse de réintégration dans l’Ordre des Médecins, Silvaro propose à Lamberti de pratiquer une hymenoplastie, opération consistant à reconstituer la virginité d’une jeune fille qui doit épouser un homme qui la croit pure et innocente. C’est donc à une bonne action, quoique totalement illégale, que le docteur doit se livrer. Seulement, Duca est au courant d’une chose: Sompani a trouvé la mort récemment en sombrant dans un canal à bord d’une auto. Il lui paraît donc étrange qu’il lui ait envoyé quelqu’un…

Duca se rend alors au commissariat central afin de se confier de cette petite magouille à Carrua, un vieux flic qui lui a conservé son amitié et sa confiance. Il est décidé de laisser venir les choses, de faire comme si Lamberti était corruptible, de tendre une sorte de piège et de découvrir les liens qui unissaient Solvere avec feu Sompani, personnage encore plus corrompu que Duca avait pu l’imaginer.

Secondé par Mascaranti, un débonnaire policier milanais, Duca reçoit donc Giovanna, la fausse ingénue, s’occupe de son cas, en apprend beaucoup sur ses motivations, à commencer par le fait qu’elle est la maîtresse de Solvere et qu’elle doit épouser un riche boucher de son village, puis la laisse partir. Une traque, admirablement écrite et donnant l’occasion d’un voyage de Milan à la campagne environnante, s’organise. Mais la filature finira mal pour les amants interdits : au fond du même canal que Sompani…

Lamberti n’est pas au bout de ses surprises. Il découvre dans une valise laissée à son cabinet par sa « patiente » un contenu bien compromettant et qui va emmener notre héros sur des pistes où trafics, intérêts louches, arnaques en tous genres vont s’entremêler.

Une construction efficace qui fait la part belle aux dialogues comme aux descriptions rapides et évocatrices d’une ville, ainsi que de sa proche banlieue encore rurale, qui change bien plus vite que ses habitants ne le pensent. Mais, surtout, avec Ils nous trahiront tous, Scerbanenco réussit une intrigue aux rebondissements multiples, qui nous plongent aux racines d’un mal profond et ancien. Un mal qui remontent aux années troubles de la Péninsule, à un passé dont certains, finalement, n’ont jamais soldé les comptes.

L’Italien écrit froidement, ou plutôt, dans une forme qui conjugue allégrement le glacial et la colère contenue. On sent poindre sous une prose, tantôt distante, tantôt hautement subjective, un ressentiment à l’égard de tous ceux qui tentent de faire du crime une quasi-profession de foi. Petits magouilleurs, experts en lâcheté, hommes pervers ou femmes à la vertu discutable, tous subissent les foudres de l’auteur. Ainsi, on peut affirmer avec une quasi certitude que Scerbanenco est un écrivain en colère et, à l’image de son personnage principal, on saisit que les freins à cette haine, symbolisés par la justice des hommes, existent heureusement car, sans eux, l’individu laisserait se déverser les torrents de la vengeance.

Peu tendre avec ses personnages, y compris ceux qui seraient des figures positives, le romancier les maltraitent plus souvent qu’à leur tour et nous fait découvrir, à l’occasion d’un final assez émouvant et répondant à la mystérieuse ouverture en forme de prologue, un beau couple de salauds sans scrupules.

Par contre, et cela transparaît encore plus ici que dans Vénus Privée, Scerbanenco adopte des postures morales que l’on jugera parfois limites, pour ne pas dire rétrogrades. Les femmes ne sont pas dépeintes de manière très positives (et là, j’emploie vraiment un euphémisme) respirant là, la vulgarité, ici, le renoncement. Comme les salauds qui sont souvent intrinsèquement des salauds. Dans leur essence même.

A moins que ce ne soit  l’extrême pessimisme, le dégoût incommensurable face à un univers tout en lâchetés et arrangements abjects narrés ici qui nous amènent à relever ces points.

On pourra arguer que tout ceci relève de Lamberti, que c’est son point de vue que l’on a là. Certes. Mais au risque de se répéter, on peut légitimement, selon moi, se demander si derrière Lamberti ne se cache pas un Scerbanenco, habilement dissimulé, protégé par les ambiguïtés qu’il dispense ici ou là.

Cela pourrait s’avérer être rédhibitoire pour beaucoup mais il serait néanmoins regrettable de se priver d’un auteur majeur car c’est aussi de par ces incertitudes, ces équivoques savamment distillées et qui permettent de le ranger parmi les romanciers plus nuancés qu’ils ne le paraissent, que Scerbanenco mérite très largement d’être lu.

Ils nous trahiront tous (Traditori di tutti, 1968) de Giorgio Scerbanenco (trad. Gérard lecas), Rivages Noir (2010), 266 pages

Publicités

~ par cynic63 sur 04/01/2011.

5 Réponses to “Scerbanenco2”

  1. Oui, oui, oui, il faut absolument lire cet auteur majeur. La réédition permet en plus de le faire dans l’ordre, on voit donc Duca évoluer, ses positions (médecine/police) se trancher… c’est vraiment du très grand art.

    • C’est vrai qu’il y a un passage intéressant sur les positions de Lamberti concernant le choix médecine/police…En espérant que la suite arrive bientôt. Je suis évidemment preneur des infos

  2. Postures rétrogrades, écris-tu. C’est vrai, c’est le problème avec les romans qui ont environ 50 ans. La société, les moeurs ont bien changé, et ce qui nous choque aujourd’hui était pour l’époque considéré comme normal. Ce livre date de 68, peut-être écrit avant, et ce fut l’année de bien des bouleversements. Et il ne faut oublier que l’Italie, comme d’autres pays actuellement, était profondément machiste, même si certaines mamas avaient le verbe haut.
    Amicalement

    • Je suis d’accord….à quelques nuances près. Il y avait quand même des gens pas forcément très rétrogrades à cette époque. Comme il en existe encore qui pensent ainsi….

  3. Eh oui ! Il en reste beaucoup même dans nos campagnes, je suis bien placé pour le savoir, et je m’en rend compte souvent, dans les vide-greniers et autres lorsque les gens parlent entre eux, et pas à mots feutrés.
    Bonne soirée

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

 
%d blogueurs aiment cette page :