Garnier, dernière…

La tentation de l’évanouissement pourrait être un sous-titre qui conviendrait au Grand loin, ultime roman de Pascal Garnier décédé en mars en 2010.

Marc, la soixantaine passée, s’approche à grands pas de l’effacement tant sur le plan social que sur le plan affectif. Divorcé depuis longtemps d’une femme qui l’a abandonné pour vivre une vie moins calibrée, père d’une très grande fille qui séjourne de manière permanente dans un hôpital psychiatrique, remarié depuis une vingtaine d’année à Chloé, une femme aimante mais aux goûts douteux, Marc ne se fait pas remarquer. Pire, il est invisible aux yeux des autres au point d’être obligé de crier des banalités lors de dîners ennuyeux pour se rappeler à eux et, de façon étonnante, les surprendre.

Anne, sa fille de 36 ans, vit aussi retranchée du monde, d’une certaine manière. Internée, Marc ne lui rend visite qu’une fois par an, pour l’anniversaire de celle-ci. Comme un signe de dérèglement à cette vie rectiligne, le père passe voir la jeune femme fortuitement. Un premier grain de sable qui ouvre une nouvelle perspective. Lors de sa prochaine visite, programmée à la date prévue celle-là, Marc propose à Anne de l’emmener voir la mer, au Touquet précisément.

S’engage alors une sorte d’odyssée, de road-movie lent où les deux êtres atypiques, flanqués d’un chat indolent, vont errer de la Côté d’Opale à Agen, en passant par Limoges; des événements étranges et funestes survenant à chacune des étapes d’un voyage dont Marc ne s’est même pas confié à Chloé…

De quoi nous parle donc Garnier par le biais de ce roman testament?

D’une sorte de fuite en avant vers le vide, vers un néant paradoxalement désiré et voulu, qui se dessine au fil des pages. Comme si ce retranchement pouvait véritablement reconstruire un Marc qui, sans être dépressif, recherche à repousser la platitude d’un univers perçu comme abscons et futile, jamais fixe, un peu comme ces objets que Chloé chine avec assiduité. Des objets que l’on recycle mais qui n’acquièrent jamais une identité propre, ne trouvant leur matérialisation que dans le regard des autres. Garnier propose donc, à travers une prose simple et limpide, une réflexion existentielle aux conclusions, ouvertes cependant, pessimistes: on n’existe que dans le regard des autres mais qu’en est-il quand ils ne nous voient pas en tant qu’individu autonome? Un paradoxe ontologique indépassable s’il en est…

D’une quête du rien, de ce rien qui se situe vers le lointain, à l’abri des regards, caché des autres qui ne deviennent rapidement, on le comprend dès le début, que des éléments épars d’un décor factice d’une vie qui n’est plus existence mais traversée à la dérive, pas forcément douloureuse mais inconsistante. Marc s’efface, ne faisant, en quelque sorte, que confirmer ce que tous, par leur attitude détachée, lui signifient: il n’Est pas, au sens fort du terme. Posé dans le monde, à l’image du chat qu’il adopte, Marc aspire à la sérénité du félin: être posé là, se nourrir, ronronner et dormir. Idée désarmante que celle-ci: se soustraire à la contingence du monde pour mieux être, se retirer de tout ce mouvement que constitue la vie humaine pour atteindre un Loin qui n’est jamais identifiable, à la limite de l’innommable au fur et à mesure que le duo père-fille s’en rapproche.

Surtout, d’une remise en cause des valeurs basiques de l’existence – la considération d’autrui, la recherche d’une place sinon satisfaisante, du moins convenable, le renversement du rapport filial où le père va devenir dépendant d’une fille que rien ne prédisposait à endosser le premier rôle – dont on n’arrive pas à accepter la vacuité. Garnier a souvent parlé à propos de son oeuvre de « roman gris ». On en a ici un bel exemple, même si le final nous plonge dans un noir aux nuances de cataclysme inquiétant…

Le Grand loin de Pascal Garnier, Editions Zulma (2010), 157 pages

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~ par cynic63 sur 21/12/2010.

6 Réponses to “Garnier, dernière…”

  1. Bonjour
    Heureusement ce n’est pas le dernier roman de Pascal Garnier. Il est prévu d’en sortir un autre inédit ainsi que des nouvelles. Du moins c’est ce que Serge Safran des éditions Zulma m’a affirmé. Je crois l’avoir signalé dans mon article sur la revue Brèves consacrée à Pascal Garnier. Il faut que je vérifie
    Amicalement
    Paul

  2. Bonjour
    Un très beau billet pour un grand écrivain. J’ai eu l’occasion de parler longuement avec lui quelques temps avant son grand départ. Beaucoup de gentillesse.

    • @Alain: Merci! Je n’ai entendu que du bien sur Pascal Garnier. Beaucoup insistaient sur sa finesse et sa discrétion
      @Paul: Tant mieux s’il reste quelques écrits à éditer. Merci pour l’infos

  3. Je viens de le finir et je suis partagée. Une belle écriture, certes, mais le désespoir qui dégouline à chaque page est presque insoutenable. J’hésite à en lire d’autres du même auteur.

  4. Chère Mariana (avec toutes mes excuses Cynic de répondre directement) je pense que le désespoir qui dégouline à chaque page est le reflet de ce que Pascal Garnier ressentait sans emphase. Mais dans certains de ses ouvrages il pouvait également jouer avec l’humour, noir bien sûr, comme dans Lune captive dans un œil mort, que je conseille vivement. Chaque auteur possède sa sensibilité, son univers, son style, et l’on peut effectuer un parallèle avec, par exemple, Simenon, qui hors Maigret possédait un univers pessimiste très souvent exploité au cinéma. Pascal Garnier fut un grand auteur et pour l’appréhender complètement, il ne faut pas se limiter à un seul ouvrage. Veuillez m’excuser de faire un peu de pub pour mon blog et j’espère que Cynic ne m’en voudra pas, mais j’ai chroniqué bon nombre d’ouvrages de Pascal Garnier sur mon blog et peut-être y trouverez-vous votre bonheur. Bien à vous

  5. @Mariana: Garnier mérite vraiment qu’on creuse ce qu’il a fait…Ce que je vais faire
    @Paul: pas de problème. Tes commentaires sont les bienvenus. N’hésite pas

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