Mortelle Bavière…

Deuxième papier sur un roman de l’Allemande Andrea Maria Schenkel, après l’excellent et dérangeant Bunker, ici.

La ferme du crime reprend, en le transposant dans les années 50, un fait divers des années 20. Le tout sur fond de ruralité rétrograde, de bigoterie exaspérante et de rancoeurs tues quoique profondes.

A Tannöd, une ferme isolée de la petite commune d’Einhausen, dans le Haut-Palatinat, vient de se produire un drame affreux autant que sanglant. Tous les membres de la famille Danner, les propriétaires de l’exploitation agricole, ont été sauvagement assassinés. Ce sont des voisins, inquiets de n’avoir croisé aucun d’entre eux depuis plusieurs jours, qui ont découvert ce que l’on est bien obligé d’appeler une véritable boucherie. Un choc pour ces pourtant rudes paysans de cette difficile région orientale de la Bavière. Les corps du vieux Danner, de sa femme, de leur fille Barbara, ainsi que de ses deux jeunes enfants, gisent à différents endroits de la ferme: dans la maison mais aussi dans la grange. Même Marie, la toute nouvelle fille de ferme, a été victime de celui que certains considèrent comme un fou ou un monstre.

Il faut dire que les Danner avaient de quoi susciter des convoitises mais aussi des ressentiments profonds. Le vieux, sorte de patriarche antipathique et proche des Nazis des années auparavant, n’était guère apprécié à Einhausen. Rustre, cupide et avare, les villageois étaient persuadés qu’il possédait une certaine fortune qu’il conservait jalousement l’abri de tous. Y compris des membres de sa famille.

Et puis le vieux, mais ce n’était que rumeur, vivait dans le pêché avec les femmes de son « clan ». Violent avec son épouse, qui ne trouvait refuge que dans une foi austère et inébranlable, il aurait commis le pire avec sa fille, et ce, pendant des années. Au point que le mari de cette dernière avait fini par disparaître on ne sait où. A moins que…

Chacun s’accorde à dire que là-bas, à Tannöd, rien ne poussait à la sérénité. Outre la mauvaise réputation des Danner, tous estiment que l’isolement de la propriété, son éloignement des autres fermes, son retrait par rapport au petit bourg ne pouvaient qu’encourager rôdeurs et vagabonds, que le vieux embauchait d’ailleurs à l’occasion, à s’en prendre à elle.

Mais pourquoi un tel déchaînement de violence? Qui était vraiment visé? Pourquoi avoir tué également les enfants? Qui peut être aussi inhumain pour avoir laissé se déchaîner une telle fureur meurtrière en lui?

Autant le dire tout de suite: La ferme du crime est un roman qui ne plaira pas à tout le monde. Ceux qui recherchent les frissons d’un thriller gore rythmé par des scènes repoussantes en seront pour leurs frais. Pas de ça ici. Schenkel se contente, à travers la polyphonie d’un roman rapporté par acteurs, voisins ayant découvert le drame ou simples habitants du village, de nous proposer des pistes, des éclairages, des réflexions signifiantes. En effet, du maire au seul témoin oculaire de la tragédie – qui ne peut que rester silencieux cependant -, en passant par la petite camarade de classe de la jeune Marianne Danner ou la soeur de Marie, la fille de ferme assassinée, ces êtres simples, parfois même brutaux ou englués dans des superstitions ou croyances proprement rétrogrades, rapportent à un anonyme, qui s’efface derrière leurs paroles, autant leurs soupçons que leurs jugements sur cette bien étrange famille. Ne se chargeant qu’à de très rares moments de la narration lui-même, ce mystérieux anonyme nous délivre, néanmoins, des pans entiers de la personnalité des victimes ainsi que certains de leurs plus profonds secrets. Les plus inavouables ou les plus angoissants.

Le lecteur avide d’analyse psychologique détaillée, poussée jusqu’à ses limites, risque également de rester sur sa faim tant l’auteur allemande choisit avec parcimonie les mots pour nous communiquer les tenants et les aboutissants nous permettant d’appréhender des personnalités le plus souvent effacées, meurtries, encore marquées par les conséquences de la guerre mondiale et la dureté d’une existence difficile, économiquement bien sûr mais aussi affectivement.

Par contre, on saura gré à Andrea Maria Schenkel d’avoir su, par une économie d’écriture que l’on apprécie souvent dans ces pages, nous donner à réfléchir, de nous prendre pour des lecteurs capables d’appréhender la complexité des rapports humains qui touchent aussi les plus humbles, de nous émouvoir par des passages concis, de s’être attachée à retranscrire avec des mots justes, ne sonnant jamais faux dans la bouche de ces paysans bavarois, les envies, les jalousies ou tout bonnement le quotidien banal de ce petit peuple rural.

Enfin, il me semble également que l’on retrouve ce qui faisait de Bunker un roman des plus intéressants: cette manière d’appréhender le rapport entre la victime et son bourreau, cette interrogation sur l’innocence et la culpabilité, cette façon de mettre à jour les fêlures et les renoncements de chacun.

C’est peut-être cette voix sèche, exempte de grandiloquence forcée, cette façon de nous poser des questions autant que de nous fournir des réponses, qui nous séduit chez elle…

A noter que Tannöd a été adapté récemment au cinéma

La ferme du crime (Tannöd, 2006) d’Andrea Maria Schenkel (trad. Stéphanie Lux), Babel Noir (2009), 157 pages

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~ par cynic63 sur 13/12/2010.

4 Réponses to “Mortelle Bavière…”

  1. Lu il y a quelques mois et, pour autant que je m’en souvienne, j’adhère totalement à ton analyse. J’ai le souvenir d’une écriture sèche et d’un texte -court- « anti-thriller » où l’on ne mâche pas tout le travail au lecteur et, comme tu le dis, fait plutôt appel à son intelligence. Je plussoie donc à ta recommandation et pour ma part, vais voir à faire entrer Bunker dans ma PàL.

    • Essaie en effet Bunker. Narration alternée, mystère et secrets enfouis. C’est (presque) parfait et ça nous change de ces démonstrations pénibles où on te raconte tout

  2. Bonsoir cher ami! Je n’ai pas encore eu l’opportunité de découvrir cette auteure Allemande, même si j’ai déjà beaucoup entendu parlé de « Bunker ». Mais à lire ton billet, je crois que je commencerai plutôt par celui ci, car ce genre d’écriture qui  » aborde la complexité humaine » est quelque chose qui m’attire davantage que les thriller à 100 à l’heure, qui restent somme toute assez superficiels.Voilà, j’aime quand un auteur travaille la matière humaine.

    • Bonjour. Elle est, en effet, à découvrir cette auteur (je ne féminise pas tous les noms, surtout quand je trouve que la forme n’est pas logique. Ce n’est pas du machisme!). Schenkel ne plaît pas à tout le monde; certains lui reprochent d’être trop sèche, de ne pas assez développer. Je ne suis, bien sûr, pas d’accord car je pense, au contraire, qu’elle va juste à l’essentiel en utilisant peu de mots et qu’elle ouvre des perspectives d’interprétation ou de lecture intéressantes. A essayer donc

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