Wahlöö en solo (vol.1)

Per Wahlöö est surtout connu pour le Roman d’un crime, série composée de nombreux volumes écrits avec sa femme, Maj Sjöwall. Ici, parallèlement à ces ouvrages rédigés à quatre mains, Rivages fait reparaître le diptyque ayant pour personnage central le Comissaire Jensen et que Wahlöö a écrit seul et dont ce Meurtre au 31ème étage constitue le premier volet.

Dans un pays indéterminé, mais dont on subodore qu’il est situé au nord de l’Europe, et à une époque qui l’est tout autant, une toute nouvelle société calme, harmonieuse a été mise en place. Une société qui, cependant, essaie d’éradiquer les maux principaux qui pourraient la menacer dans ses fondements mêmes: suicide, troubles sexuels, alcoolisme.

Dans cet univers policé, l’Immeuble, décrit rapidement à l’identique au début et à la fin du roman, domine la ville de toute sa hauteur, lui renvoyant les éclats lumineux de sa façade de verre. Un symbole, en quelque sorte. L’impressionnante construction est le siège social du Groupe, un complexe de presse qui détient le quasi monopole des publications journalistiques du pays avec une liste de près de 150 titres destinés à tous les âges et à tous les publics mais qui ont en commun un objectif unique: distraire en évitant soigneusement de ne choquer personne. Pour ce faire, il s’agit de n’exposer aucune idée susceptible de déranger un lectorat varié et nombreux.

Or, un jour, une alerte provient de l’Immeuble: une lettre anonyme a été adressée aux responsables et son contenu est explicite: « En représailles contre le meurtre que vous avez commis une forte charge d’explosif a été déposée dans l’immeuble elle est réglée pour exploser à 14 heures précises le 23 mars mettez les innocents à l’abri ».

Le Commissaire Jensen, policier efficace et d’expérience, est dépêché sur les lieux. Même si le courrier semble ne relever que d’une mauvaise plaisanterie, il lui paraît prudent, néanmoins, d’évacuer les lieux. Les 4000 employés du Groupe sont donc priés de quitter l’Immeuble, croyant simuler une alerte incendie. Bien sûr, rien ne se passe à l’heure dite mais les responsables du Groupe, furieux à l’idée d’avoir perdu des millions à cause de cette évacuation inutile, n’entendent pas en rester là et pressent le Directeur de la Police de tout faire pour arrêter le coupable. Jensen se voit confier cette mission mais le temps lui est limité: il n’a que sept jours pour la mener à bien.

Le Commissaire commence donc par faire analyser le seul indice dont il dispose, à savoir la lettre, et parvient à dresser une liste de 12 personnes à interroger. En effet, le papier sur lequel le message a été rédigé est très spécial et n’a été utilisé que pour délivrer des diplômes aux employés méritants à l’occasion de leur départ du Groupe. C’est donc parmi ces anciens membres de l’entreprise qu’il faut rechercher celui qui voudrait lui porter préjudice…

Roman relativement bref, sec et efficace, servi par des chapitres ultra-courts et ponctués de nombreux dialogues, Meurtre au 31 ème étage tient autant du polar que d’une oeuvre d’anticipation. Wahlöö se montre très souvent elliptique dans son écriture à l’exception des quelques chapitres réservés à la description de l’antre de l’Immeuble ou des différents quartiers composant ce « pays de nulle part ». On se promène, au gré de l’enquête de Jensen, dans les étages d’un building dont les couloirs tiennent autant du ventre d’une bête taciturne et inquiétante comme dans les banlieues sinistres, froides autant que géométriques, d’un monde aseptisé dont on comprend que l’apparente sérénité cache des échecs cuisants, tant individuellement que socialement. En effet, si les suicides ont grandement diminué, c’est par un habile jeu sur les statistiques et si l’alcoolisme recule, c’est que même s’enivrer à domicile constitue désormais un délit qui peut conduire droit à la cure imposée…

Wahlöö ne force jamais aucun effet, ne distille pas une prose flamboyante pour nous donner à voir un possible futur où l’aseptisation des goûts, culturels mais aussi culinaires –les passages ayant trait à la nourriture ingurgité par un Jensen à l’estomac détraqué sont édifiants– ou encore en matière de décoration d’intérieur, est la règle, où la recherche de l’assentiment servile est perçue comme un consensus souhaitable pour tous, où le renoncement à toute forme de débat, la négation de l’intérêt de la réflexion et des prises de positions contradictoires en découlant sont érigées en dogme…

Le romancier suédois nous fait pénétrer un univers où la collusion entre les intérêts financiers privés et les structures étatiques ou les syndicats produit un néant moral, intellectuel et affectif . Un néant envisagé comme seule solution dans une société harmonieuse. Une sorte de Meilleur des Mondes Possible, serait-on tenté de dire.

Bien sûr, les « remerciés » du Groupe, de par leurs différences d’âge, de caractère ou de profession, donnent l’occasion à Wahlöö de balayer son sujet, d’envisager les problèmes sous des angles variés et de nous présenter un bel exemple de dictature douce en quelque sorte.

Au milieu de tout cela, on découvre un Jensen (seul personnage possédant un nom ici; les autres étant désignés par leur fonction) qui, loin de remettre en question un ordre des choses dont il est aussi victime physiquement et humainement, l’accompagne, le sert sans zèle mais sans état d’âme, joue le rôle pour lequel il est dévolu – à savoir, résoudre une enquête -, fait son métier. Ni salement, ni méchamment. Un personnage pragmatique qui s’attache aux faits mais qui, malgré tout, signale parfois à ses interlocuteurs qu’ils devraient surveiller certaines de leurs paroles. On verra bien ce qu’il en est dans la suite de ce diptyque au premier volume étonnant mais férocement visionnaire et intelligent.

Meurtre au 31ème étage (Mord på 31: a Våningen, 1964) de Per Wahlöö (trad. Philippe Bouquet et Joëlle Sanchez), Rivages Noir (2010), 228 pages

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~ par cynic63 sur 08/12/2010.

4 Réponses to “Wahlöö en solo (vol.1)”

  1. Je n’ai pas lu énormément de polars suédois, mais quelques uns quand même, et absolument aucun ne m’a donné envie de visiter la Suède ! Celui-là n’a pas l’air gai non plus, avec ses airs de dystopie…

    • Je ne connais que le Danemark. Mais ce roman de Wahlöö vaut vraiment le détour: en plus, c’est très court. Mais pas drôle certes (quoique, par moments..)

  2. Ayant lu et beaucoup aimé la série écrite avec sa femme, j’hésitais un peu à me lancer dans ce qu’il a écrit en solo. Mais ton post est bien incitatif à y aller voir (tant qu’à faire, directement le diptyque, tiens!). Allez hop ! En route vers le débordement de PàL!!!

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