La lie de la rivière…

Un grand roman écrit avec style, classe et touchant parfois à une forme de lyrisme dans des passages d’anthologie. Voilà une entrée en matière quelque peu cliché, je le reconnais, pour évoquer le sublime premier roman de l’Irlandais Adrian McKinty, Le Fleuve caché. Un roman publié il y a déjà trois ans dans la collection historique…

Milieu des années 90…Alex Lawson est un jeune homme de 28 ans, brillant, intelligent, cultivé, qui a grandi dans une famille juive athée à Carrickfergus, une banlieue de Belfast. Il avait donc tout pour réussir mais, après 6 ans d’une carrière prometteuse au sein de la RUC, la police nord-irlandaise, il a tout bonnement flanqué sa démission. Depuis, exactement un an après son geste, Alex traîne sa misère morale et a sombré dans l’héroïne. Juste quelques rencontres avec John ou Facey lui permettent de rester au contact de la société.

Un jour, il apprend la mort de Victoria Patawasti. Celle-ci, qui fut sa toute première véritable petite amie, a été assassinée dans son appartement de Denver, ville pour laquelle elle avait quitté Carrickfergus. Attristé fortement par cette funeste nouvelle, Alex se remémore tout ce qu’ils ont vécu ensemble et, surtout, réalise à quel point sa propre existence se retrouve au point mort. Le père de Victoria, un homme digne d’origine indienne et plutôt bourgeois, reçoit peu après une étrange lettre anonyme postée de Boulder, Colorado, qui lui annonce que la meurtre de sa fille n’est pas dû à un simple rôdeur et que le présumé coupable n’est pas celui que l’on croit.

Mr Patawasti mûrit donc un projet: il veut connaître la vérité et il charge Alex, qui était un flic pourvu d’un excellent flair, de se rendre sur place.

Ce dernier part donc, accompagné d’un John qui ne demande que cela, pour Denver, métropole où les deux compères vont vite se retrouver à devoir vivre clandestinement. Coincés dans une ville où ils ne sont pas les bienvenus, les circonstances vont pourtant leur sourire: l’organisation écologiste pour laquelle Victoria travaillait recrute ce que l’on pourrait appeler des « démarcheurs pour la cause ». Alex sera parfait dans ce rôle…

McKinty nous donne tout de suite le ton avec un début hallucinant, au sens strict, dans lequel il nous fait part des effets de la drogue sur son héros mais aussi en indiquant comment le roman va s’articuler, dans quelle(s) direction(s) de lecture tout cela risque de basculer.

Beaucoup d’humour malgré les décors sombres et tristes de l’Ulster ou les paysages aveuglants et caniculaires du Colorado. Une occasion, pas un prétexte, pour l’auteur de nous délivrer de belles descriptions évocatrices et pleines de sens. Des scènes drôlatiques de porte à porte avec un Alex souvent désarçonné par les réponses des « bons citoyens américains », des poursuites dans la plus belle tradition hard-boiled à travers les rues de la capitale du Colorado, et, évidemment, le pouvoir d’attraction d’une femme fatale absolument réussie: le romancier varie le ton, les situations dans un joyeux chaos romanesque qui, on s’en rend compte, n’a rien à voir avec une pochade totalement vaine et vide.

Aussi, McKinty s’amuse à administrer de petits tacles, tout en ironie mordante, aux Républicains qui entendent ne pas laisser occuper la place de sauveurs de l’environnement aux seuls Démocrates.

Usant avec talent des anticipations narratives sans que cela ne casse en rien l’intérêt pour une intrigue qui rebondit sans cesse, le romancier nord-irlandais construit ainsi une oeuvre qui dans sa forme recèle de beaucoup d’originalité. En effet, on ne se sent jamais frustré de savoir ce qui va se passer mais plutôt poussé par une envie irrépressible de voir comment les événements vont survenir. Il faut, on l’admettra, une certaine finesse dans l’écriture pour parvenir à cela. Comme il en faut également pour parvenir à peindre un tableau d’une Ulster encore marquée par la fracture que l’on connaît ou nous donner à voir les bas-fonds d’une grande ville étatsunienne qui repousse ceux qu’elle ne veut pas voir. McKinty ne compose pas une toile où il aurait pour objectif de tout nous montrer, en forçant les traits de manière hyperréaliste. Il aurait plutôt des accointances avec les pointillistes par sa manière de donner du sens grâce à l’utilisation de ses petites touches de couleurs.

En outre, on rencontre un narrateur- héros coincé entre la volonté de rétablir la vérité – on n’ose dire qu’il recherche la vengeance – et la peur de tomber, de ne pas être à la hauteur.

Si Alex se montre parfois cassant avec ses proches, de mauvaise foi ou menteur, on lui trouve malgré tout une envie de bien faire, de réussir à se comporter au mieux ou tout bonnement de faire avec en évitant le pire.

Un héros parfois faible, ou plutôt affaibli par les circonstances ou sa propre histoire, et qui tend vers l’amélioration, même si de nombreuses embûches, provoquées par lui ou pas, vont venir entraver sa quête.

Un personnage souvent cynique, sarcastique mais aussi lucide et qui, malgré sa déchéance de camé, entend aller vers quelque chose . Certainement pas vers le Surhumain. Simplement vers l’Humanité. Et c’est déjà beaucoup.

Le Fleuve caché (Hidden river, 2005) d’Adrian McKinty (trad. Patrice Carrer), Série Noire (2007), 411 pages

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~ par cynic63 sur 02/12/2010.

2 Réponses to “La lie de la rivière…”

  1. et hop encore un livre dont tu nous donne envie. Et comme cela fait trop longtemps que je n’ai pas lu de polar…merci !

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