Codes détournés…

Petit roman rose et noir de Serge Quadruppani, Corps défendant date déjà de quelques années mais vaut surtout pour qui voudrait se familiariser avec cette voix bien personnelle du paysage « polar hexagonal ».


Pascal Chaumont, un député européen de 68 ans, s’est suicidé après avoir sauvagement assassiné Julie, sa jeune maîtresse, et un de ses amants qu’il a surpris en pleine action…Une histoire sordide mais banale d’un homme s’étant senti trahi par la dernière passion amoureuse de sa vie.

Ses enfants, Monique et Robert, sont persuadés que ce n’est pas lui qui a tué les deux amants, malgré ses aveux, et qu’on l’a véritablement poussé au suicide, voire peut-être plus.

Chaumont, qui avait en outre été un ministre intègre, travaillait en effet sur le scandale des farines animales et possédait des informations qui, révélées, auraient pu éclabousser beaucoup de monde. Le frère et la soeur s’en confient donc à Hélène Loriot, l’une des dernières à avoir eu une conversation sérieuse avec Chaumont, une chercheuse en « situations bloquées » au sein d’un des nombreux cabinets qui planchent sur les entraves entre entreprises ou organisations européennes. Réticente, et surtout ne se sentant pas concernée malgré les mises en gardes des enfants Chaumont qui la croient également en danger, Hélène va cependant s’improviser détective. Surtout que le lendemain de leur visite, Monique Chaumont est retrouvée morte dans la baignoire de l’hôtel où elle était descendue et qu’Hélène elle-même est violentée à son domicile, ne devant son salut qu’à Mme Bunet, une voisine âgée, encore vive et haute en couleurs, dont la promptitude a mis en fuite le mystérieux agresseur.

Aidée à distance, du moins au début, par Romain Lewis, un homme d’à peu près  son âge, employé de Femmes Magazine pour qui il compose les fameux tests psychologiques mais aussi des énigmes policières, et qu’elle a rencontré dans le Thalys la ramenant de Bruxelles, Hélène va alors découvrir que Julie, la maîtresse volage, était un brillant esprit et surtout que ses meilleures amies sont mortes également dans des circonstances tragiques…

Notre dynamique quadra n’est pas au bout de ses peines et les embûches comme les représentants de l’ordre retors ou soupçonneux vont se mettre sur sa route…

Quadruppani développe ici un des aspects de son sens de l’écriture: la construction nerveuse et tendue d’un récit truffé de fausses-pistes et de personnages pittoresques et souvent attachants.

Pour une fois, je ferais donc ici référence à la quatrième de couverture, en ce sens où , effectivement, l’auteur « joue sur les codes du roman noir ».

Un roman aux figures imposées, quoique détournées avec humour et talent par un Serge Quadruppani à la langue solide et imagée, au sens de la formule et des dialogues parfaitement aiguisé, à l’humour grinçant mis en avant.

On sent à la lecture d’un quasi roman de suspense un plaisir non feint de sa part à nous faire découvrir des personnages parfois à la limite de la caricature -assumée-, mais aussi un petit instantané de la vie d’une femme libérée comme on dit depuis 30 ans.

Hélène est sympathique, fragile autant que solide. On prendra pour exemple unique la succulente conversation téléphonique avec son fils dans le Thalys la ramenant à Paris et qui donne toute la mesure de sa personnalité: de la répartie, de l’indépendance, de la classe. Et malgré un fils qui lui en veut pour tout cela, malgré une relation très « étrange » mais assumée avec un amant dont elle s’éloigne, on est séduit par cette figure féminine qui va se laisser séduire, mais d’une manière toute particulière par Romain Lewis. « Roman rose » nous dit également la quatrième…

Mais, c’est du Quadruppani car, encore une fois, avec ce quatrième roman lu, on sent également ce qui pourrait également constituer l’une des constantes du bonhomme: cette propension à nous amener là alors que la vérité est ailleurs, nous faire croire avec talent qu’il faut suivre ce chemin alors que c’était plutôt l’autre qu’il nous fallait emprunter. C’est presque à un exercice avec contraintes d’écriture obligatoires qu’il se livre ici. Et il réussit parfaitement l’exercice en nous livrant un moment de lecture qui vaut le temps qu’on lui a consacré.

Que le lecteur qui aime le Quadruppani sérieux ne s’y trompe cependant pas: il découvrira dans Corps défendant de quoi alimenter sa réflexion sur les fonctionnements des structures de pouvoir, les collusions d’intérêts, les mises à mal du sens du devoir mais aussi, tout simplement, les relations amoureuses.

Peut-être pas, et de loin, le roman le plus profond de l’une des figures majeures du roman noir français mais une lecture magistrale d’un petit roman sec, vif et sacrément bien fichu composé par un homme qui sait quand même écrire et bâtir des histoires pleines de vivant.

Corps défendant de Serge Quadruppani, Editions Métailié (2001), 174 pages

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~ par cynic63 sur 24/11/2010.

2 Réponses to “Codes détournés…”

  1. Bonjour
    J’ai lu quelques Quadruppani parus chez Métailié ou chez d’autres éditeurs, et à part Alias, je n’ai jamais été déçu. Je dois lire prochainement Saturne publié au Maque. J’aime bien aussi ses traductions de Camilleri que je trouve très vivantes et très difficiles à réaliser car l’auteur n’utilise pas un Italien académique.
    Amicalement

    • Merci de ta visite. Si ce Corps défendant n’est pas un très grand livre, c’est cependant un excellent exemple de ce que Quadruppani peut faire en matière d’écriture et, en effet, c’est un petit polar délicieux. J’avais beaucoup aimé « Colchiques dans les prés » (je crois savoir que c’est son livre préféré d’ailleurs). Tu te prépares un grand moment avec Saturne: c’est très, très bon…
      Amicalement

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