Décomposition(s) familiale(s)

Nouvelle séance de rattrapage avec la réédition en poche par Folio Policier des Feuilles mortes de l’écrivain étatsunien Thomas H. Cook. On a déjà parlé de lui: avec circonspection quant aux Liens du sang, avec enthousiasme en ce qui concerne Les ombres du passé. Cette troisième rencontre avec cet auteur penche nettement du côté du deuxième sentiment évoqué.

Eric Moore, le narrateur, se souvient d’avant, d’il y a longtemps… Il est alors ce que communément on appelle un Américain moyen. Il vit heureux auprès de sa femme Meredith et de son fils de 15 ans Keith. Il est propriétaire d’une petite boutique spécialisée dans l’encadrement de clichés et sa femme occupe un emploi d’enseignante. Le couple, revenu rapidement à Wesley, la ville où chacun avait grandi, mène une existence teintée d’un bonheur calme mais pas forcément ressenti comme monotone. En effet, Eric semble, à cette époque ancienne, épanoui malgré un frère aîné un peu balourd et qui n’a jamais trop réussi grand chose et un père absolument abominable qui, au moment où le lecteur les rencontre tous, vit dans une maison de retraite. De cela, Eric s’accommode parfaitement: sa famille – comprendre « Lui, Meredith et Keith » – n’a pas de problème particulier et, surtout, s’est tracé sa route toute seule, sans l’aide de personne. Il y aurait bien Keith qui dépareillait dans le tableau et ferait un peu tache au sein cette parfaite famille du Nord des Etats-Unis. L’adolescent, effectivement, se montre taciturne, fermé sur lui-même, peu enclin au dialogue et, surtout, solitaire au point qu’on ne lui connaît aucun ami.

Malgré cela, ses parents lui accordent une forme de confiance assez étendue: Keith livre les clients d’Eric, le soir après les cours, et effectue des heures de baby-sitting chez les Giordano, un couple de voisins. Un soir, comme à chaque fois qu’il gardait Amy, la petite fille de huit ans des Giordano, Keith regagne le domicile familial tranquillement et s’enferme dans sa chambre. Or, le lendemain matin, les Moore reçoivent un appel qui s’apparente à un S.O.S: Amy a disparu et Vince Giordano voudrait savoir si Keith, pour un motif ou un autre, n’aurait pas laissé la petite sans surveillance. Même un court instant, c’est suffisant pour qu’un événement dramatique survienne. Keith assure Vince de son assiduité et précise que rien ne fut anormal lors de cette soirée.

A partir de là, tout va basculer: son caractère desservant l’adolescent, l’étau va se resserrer autour de lui. Pas forcément convaincant, ni même déterminé à se défendre férocement, Keith va attirer tous les soupçons sur lui, d’autant que, dans ce genre de disparition, si l’enfant ne réapparaît pas rapidement ou si aucun ravisseur ne se manifeste, l’issue est, pratiquement toujours, funeste.

Thomas H. Cook ne nous raconte pas que la longue descente dans les enfers de la suspicion d’un adolescent mal dans sa peau. On pourrait même dire que ce n’est pas le sujet principal des Feuilles mortes.

Selon moi, cela dépasse le cas de cette famille prise au piège par les circonstances suite à l’une des accusations les plus terribles qu’elle peut subir; à savoir l’enlèvement puis le meurtre d’une fillette. Un fait horrible, certes, mais qui, s’il n’apparaît jamais comme un prétexte, est l’élément déclencheur d’un cataclysme plus existentiel, notamment pour le narrateur.

C’est véritablement à l’éclatement de tout ce qui fait une, voire des, famille que l’on est confronté ici. En effet, tout va être remis en question pour Eric Moore: ce qu’il a construit, ce qu’il croyait immuable mais aussi ce que l’on pourrait appeler sa propre histoire passée, au sein de sa famille d’origine qui, elle également, renferme des parts d’ombres que la tragédie actuelle va exhumer. Et pourtant, Eric a fait au mieux pour donner aux siens ce que lui-même n’avait pas reçu d’un père très souvent absent ou violent lors de ses séjours auprès d’une épouse honnie et d’enfants ignorés.

C’est la grande force narrative de Cook de nous ramener dans le passé de son héros bien ordinaire sans que l’on sente un quelconque artifice d’auteur ou un tour de passe-passe maladroit d’un romancier qui voudrait caser à tout prix tout ce qu’il aurait envie de nous dire. Les flash back sont toujours le fait d’une péripétie présente et si Eric Moore se livre, ici à l’introspection, là à des discussions douloureuses avec les derniers témoins vivants de son enfance, Warren et son père, c’est aussi pour comprendre ce qu’il vit maintenant. Le passé n’étant guère plus rose que le présent, Eric va remettre bien des certitudes qu’il avait en cause…

Ainsi, s’il n’a rien d’un Surhomme doublé d’un démiurge capable de tout résoudre, Moore se révèle un vrai personnage humain qui n’hésite pas à, enfin, rechercher une vérité qui pourrait lui faire mal, à regarder vraiment les choses ou les gens qui l’entourent, quitte à les perdre.

Très vite, et avec une extrême finesse, Cook nous laisse présager le pire, nous fait entendre que le mensonge s’il s’avère destructeur est, paradoxalement, nécessaire afin de continuer, de maintenir un édifice de vie personnelle un tant soit peu stable.

Evidemment, tout cela n’est pas réjouissant, encore moins optimiste, voire même inavouable quand, par exemple, Moore se retrouve à soupçonner Keith ou quand il reste interloqué lorsque sa femme lui demande s’il aimerait son fils pour ce qu’il est et pas, justement, parce qu’il est son fils…

Une vraie interrogation sur la famille, les liens filiaux ou conjugaux mais aussi sur la nécessité d’oublier et d’avancer malgré tout constitue la matière de ce roman profond et délicat. Et Cook se révèle ici encore un parfait archéologue fouillant les ruines du mythe de ce que l’on considère être un pilier de notre civilisation.

Enfin, si le temps ne fait rien à l’affaire, s’il ne permet pas l’oubli ou la cicatrisation, Eric Moore sera toujours debout 15 ans après le drame dont il se souvient. Ce ne sera pas le cas de tous. Et pas forcément de ceux auxquels on pensait…

Les Feuilles mortes (Red leaves, 2005) de Thomas H. Cook (trad. Laetitia Devaux), Folio Policier (2010), 305 pages

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~ par cynic63 sur 17/11/2010.

4 Réponses to “Décomposition(s) familiale(s)”

  1. Cette belle critique me fait très plaisir ! Les feuilles mortes est chef d’oeuvre que je n’ai pas cessé de conseiller depuis sa sortie en Série Noire il y a deux ans. Et lorsque j’en discute avec des clients, je sens bien que ce livre les a marqué et qu’il occupe une place à part. Le point fort de Cook dans ce roman c’est de montrer à quel point le doute peut ronger et détruire le fragile équilibre d’une famille ordinaire. On se met très facilement à la place du narrateur et l’on se dit que cela pourrait nous arriver un jour. Et comme toujours avec H. Cook (lorsqu’il est au sommet du moins), c’est d’une concision, d’une simplicité et d’une justesse terriblement efficaces à faire pâlir les plus grands romanciers du genre.
    fred.

    • Ton commentaire dit en peu de lignes bien plus que moi en beaucoup! Et, pour en rajouter, je comprends mieux ma déception par rapport à sa dernière parution qui me paraît bien plus en dessous que ces Feuilles mortes
      Merci pour ton passage

  2. Encore une fois, Thomas H Cook me prend les tripes avec ce roman noir d’une violence inouïe. L’habileté et la finesse du récit m’a vraiment accrochée. Un roman dont je ne sortirai pas indemne…Sans hésitation, je le classe avec Montana 1948 de Larry Watson.

    • Content que ce roman t’ait plu. Je pense que je ne prenais pas trop de risque en te le prêtant en plus. Finesse et habileté, comme tu le dis très bien, sont parmi les nombreuses qualités de Cook. C’est peut-être qu’il nous habitue à de telles pépites qu’on est exigeant avec lui et que le dernier m’a déçu. J’attends le prochain, cependant, avec hâte…

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