Sang chaud…

Sam Millar, dont j’avais bien aimé Poussière tu seras! malgré une petite réserve concernant une forme de complaisance « gore » pas toujours nécessaire à la lisibilité du propos, réussit avec Redemption factory tout simplement un magnifique roman qui entre directement dans le top 10 de ce blog pour 2010. Indiscutablement.

Paul Goodman, la vingtaine, chômeur depuis longtemps, dont le père a disparu alors qu’il n’était qu’un enfant, postule, d’après les recommandations d’une connaissance, à l’abattoir de la petite ville anonyme du Nord de l’Irlande où il réside. Shank, le patron, un individu chauve au physique impressionnant et qui se traîne une réputation de semi-mafieux, le reçoit. Paul réalise qu’il vient de pénétrer un étrange monde parallèle avec ses règles, ses codes, ses attitudes. Dans cette usine de la rédemption, il est soumis à un bizutage où le sang et le rire sarcastique lui donneront l’occasion de comprendre qu’il a mis véritablement les pieds dans une sorte de palais des horreurs. D’ailleurs tout respire l’étrangeté ici: En plus de Shank qui cultive un goût pour le macabre jusque dans ses choix artistiques, Paul découvre la cinglante et souffreteuse Violet, la secrétaire au visage marqué jusqu’à une quasi-irréalité par un accident de voiture, et Geordie, l’une des tueuses les plus efficaces de l’abattoir malgré un appareillage métallique des membres inférieurs. Une étrangeté amplifiée lorsqu’il apprendra que les deux jeunes femmes sont soeurs et filles d’un Shank avec lequel elles entretiennent des relations des plus ambigües…

Ayant franchi le cap des premiers instants dans l’usine à viande avec succès, Paul peut alors voir venir plus sereinement l’avenir et s’adonner à la grande passion dont il espère un jour faire son métier: le snooker. En attendant la réalisation de son grand rêve, Paul a de l’argent, la reconnaissance de sa mère, les soirées au Tin Hut, sorte d’endroit qui tient du pub et de la salle de billard, en compagnie de Lucky, son pote de longue date, une sorte de gentil looser. En outre, il apprend que le vieux Kennedy qui tient une boutique de prêteur sur gages possède des queues de snooker. L’usurier, dont la vie personnelle est littéralement pourrie par une femme acariâtre, malade et méchante jusqu’à dans sa chair meurtrie, fait des facilités de paiements à Paul. Une sorte de coup de coeur semble porter le vieil homme vers le jeune.

Tout va donc bien pour Paul qui, en plus, commence à tomber amoureux d’une Geordie dont il est certain que la brutalité n’est qu’une carapace protectrice qu’elle s’est forgée par rapport à son invalidité.

Une idylle qui, comme cela est toujours le cas, va l’éloigner un peu de Lucky qu’il délaisse sans lui en avouer la raison. Déçu autant que blessé, ce dernier décide d’aller d’ attendre Paul à la sortie de l’abattoir, de le suivre à bonne distance lorsqu’il s’aperçoit qu’il est accompagné par cette étrange fille. Une filature dont Lucky aurait dû s’abstenir surtout quand il l’abandonne pour s’enfoncer dans une forêt, pressé par une envie toute naturelle, et qui va se révéler être le théâtre de quelque chose que ses yeux, ni ses oreilles, n’étaient destinés à voir ni entendre…

Avec des personnages complètement déjantés, cabossés, horribles, le tout sans tomber dans la caricature, l’auteur nous propose un véritable conte de l’épouvante extraordinaire. On ne manquera pas de signaler que, si certains d’entre eux se transforment ou changent à la faveur d’un réveil de conscience bien tardif, beaucoup d’autres nous surprennent par un aspect inquiétant dont on ne pensait pas qu’il serait si profondément constitutif de leur personnalité…

Les descriptions ne sont absolument pas neutres mais chargées d’un lyrisme à la limite du fantastique ou du gothique batcave. Les dialogues, quant à eux, échappent, parfois mais pas toujours, à cette ambiance terrible et malsaine. On verse même dans la familiarité, voire la trivialité, quand Paul et Lucky échangent, non sans une grande dose d’ humour caustique, autour d’une table de snooker.

Tout dans les différents lieux de cette quasi-tragédie onirique – l’abattoir, le pub, la boutique du prêteur sur gages, la forêt – fait sens. Le lieu de la Mort, celui du Repos, celui de l’Allié inattendu, celui de la Complication.

Si Millar possède un art de l’écriture magistral, pour les points évoqués plus haut mais aussi pour un sens de l’utilisation de tous les registres de l’analogie – de la comparaison à la métaphore en passant par l’allégorie – dont il n’use jamais dans le but d’épater son lecteur, on ne peut manquer de lui reconnaître une maîtrise de la narration impeccable comme des changements de rythme bienvenus.

En effet, on bascule petit à petit vers quelque chose de plus réaliste au fur et à mesure que le récit tire vers son épilogue. Comme si la fureur sourde ou bruyante que l’auteur a insufflé dans son roman retombait avant le final. C’est peut-être d’ailleurs cela qui peut, éventuellement, nous tirer quelques réserves, vraiment minimes il est vrai.

On retrouve, pour terminer, certaines tendances quasi-obsessionnelles de l’écrivain irlandais pour tout ce qui touche aux fonctions de l’organisme, y compris les plus repoussantes –si vous voyez ce que je veux dire – mais encore cette volonté d’accorder aux sens une place prépondérante dans sa prose et son histoire. Millar convoque la vue, le goût, l’ouïe, l’odorat et surtout l’odeur pour donner de la force à son discours.

Et je ne dis rien d’un Prologue qui trouvera son explication dans les chapitres de fin de cette pépite qu’est Redemption factory.

Un vrai roman noir qui réserve quelques moments d’anthologie, de superbes pages emplies d’une méchanceté débridée dans les rapports entre les personnages antagonistes ou d’amour et d’amitié entre ceux qui s’allient, fortuitement ou pas.

N’étant pas un grand amateur du sanguinolent, il est évident qu’il ne s’agit absolument pas de cela dont il est question selon moi. Tout comme il est évident que certains n’y verront que cela. Tant pis pour eux…

Redemption factory (The redemption factory, 2005) de Sam Millar (trad. Patrick Raynal), Fayard Noir (2010), 331 pages

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~ par cynic63 sur 13/11/2010.

2 Réponses to “Sang chaud…”

  1. Thank you, for the thoughtful review of my book.
    Sam millar

  2. You’re welcome Sam. I will send an email very soon…

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