Filière milanaise…

Rivages continue son travail de réédition de certains auteurs européens considérés comme classiques. Depuis l’automne, c’est l’Italien Giorgio Scerbanenco qui se voit publié dans de nouvelles traductions effectuées par Laurent Lombard.

Quarante ans après la mort de son auteur, Vénus privée est un roman particulièrement glauque à l’univers pesant, rédigé dans une langue qu’on qualifierait presque de neutre. Pas d’effets appuyés ici; c’est le propos et le regard posé par Scerbanenco sur son intrigue comme ses personnages qui produit un malaise fortement teinté d’un sentiment de colère.

Duca Lamberti, tout juste sorti de prison après avoir purgé trois ans pour avoir euthanasier une patiente qui souffrait, se trouve embauché par un ingénieur riche et brillant, autant strict qu’ austère, Pietro Auseri. Recommandé par Carrua, un commissaire milanais qui lui a gardé toute son estime, Lamberti semble être le dernier recours de l’ingénieur. En effet, Davide, le fils de ce dernier, s’est enfoncé depuis près d’un an dans un alcoolisme que l’on qualifiera ici de radical: Non seulement, il s’enivre plusieurs fois par jour, mais il reste absolument muet, tant aux questions, menaces et même coups que lui administre son père. La mission de l’ex-médecin sera de parvenir, par tous les moyens qu’il jugera nécessaires, à sevrer le jeune Davide. Il a donc carte-blanche mais ne devra jamais laisser seul son « patient ».

Son sens de la psychologie, certes un peu brutal parfois, va permettre à Lamberti de confirmer rapidement l’hypothèse échafaudée dès la première discussion avec Auseri père: L’alcoolisme de Davide est lié, non pas à un malaise passager ou diffus, mais à une profonde torture personnelle. Une torture liée à un sentiment de culpabilité concernant le suicide horrible d’une jeune fille rencontrée l’année précédente et que le garçon, malgré les avertissements de celle-ci, avait laissé à son sort. Grâce à une étrange petite cassette renfermant des clichés « indécents » de la jeune fille en question, Lamberti perçoit le caractère bien plus complexe du cas de conscience qui mine Davide…

S’improvisant détective, ou plutôt y étant amené par la force des circonstances, Lamberti, avec la bénédiction plus ou moins explicite de Carrua, va alors démonter, autant que remonter, le mécanisme complexe d’une organisation criminelle pour qui, déjà dans le Milan des années 60, la mondialisation des échanges était une réalité.

Mué par un sentiment de colère autant que par la volonté de faire cesser les agissements de criminels qui profitent de la faiblesse de jeunes filles souvent intelligentes mais désœuvrées, Duca va prendre des risques, calculés certes, mais importants tant il va s’avérer qu’il a affaire à une bande qui s’inspire des méthodes de la mafia.

Scerbanenco, outre des qualités de « raconteur » évidentes, développe un grand sens du dialogue, de la réplique comme de l’analyse de la psychologie des personnages.

Principalement focalisé sur Duca Lamberti, Vénus privée donne également à voir l’univers d’un Milan du milieu des années 60 en pleine mutation, à l’image de ces quartiers luxueux qui poussent à la lisière de la ville historique ou encore de ces quartiers populaires qui se transforment sous l’effet du développement économique. Le tout étant distillé par d’infimes touches car la prose de Scerbanenco, comme on l’a dit plus haut, ne force jamais ses effets.

Vénus privée est l’occasion de rencontrer un héros bien complexe, à la fois brutal, froid mais aussi empreint de compassion et d’altruisme. Lui-même fils d’un policier milanais relativement rustre et qui est décédé à la suite de la sentence prononcée contre lui, Duca est un homme complexe et pas toujours sympathique. Un personnage loin des héros parfois trop caricaturaux, dans leurs qualités comme dans leurs défauts, de certains romans contemporains en somme. Et cette remarque s’applique également aux personnages secondaires, et en premier lieu à Livia, connaissance intime de la victime, qui va se mettre en danger pour faire éclater la vérité. Un joli personnage de jeune Italienne, intelligente autant qu’intellectuelle, brillante et loin des clichés de la femme-objet ou de la prostituée-victime.

De plus, on ne manquera pas de faire remarquer que l’intrigue a tout pour convaincre ceux qui recherchent une histoire bien construite, pétrie d’humanité mais n’oubliant pas de faire la part belle aux ambiguïtés; les voix narratives mêlées y étant pour beaucoup, notamment dans les pages où on a parfois du mal à distinguer qui, des personnages ou de l’auteur, exprime un point de vue rétrograde sur l’homosexualité, par exemple.

En fait, loin des thrillers sanguinolents ou des polars ultra-vitaminés, Scerbanenco plonge dans le Noir, tendance blafarde, par l’utilisation d’une écriture concise, plus signifiante qu’il n’y paraît au premier abord…

On finira ce papier en signalant que Vénus privée a été adapté à l’écran sous le titre Cran d’arrêt par Yves Boisset, avec la collaboration d’Antoine Blondin au scénario et Bruno Cremer dans le rôle de Lamberti. Si quelqu’un l’a vu…

Vénus privée (Venere privata, 1966) de Giorgio Scerbanenco (trad. Laurent Lombard), Rivages/Noir (2010), 260 pages

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~ par cynic63 sur 03/11/2010.

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