Terre de feu…

Deuxième roman de Jon Hallur Stefansson traduit en français après l’excellent Brouillages paru en 2008 et qui ressort en poche ce mois-ci, L’Incendiaire est un volume certes moins original et innovant dans sa forme ou son écriture mais demeure d’un très bon niveau et passionnant à plus d’un titre.

Seyðisfjörður, une toute petite bourgade rurale d’Islande. Une commune mais aussi une communauté victime de drames depuis quelques mois. Baldur, le fils du pasteur, s’est suicidé, n’ayant pas supporté sa rupture avec la jolie Drifa. Un malheur n’arrivant jamais seul, la maison du ministre luthérien a été la proie des flammes quelques temps plus tard. Aujourd’hui, un an après ces évènements tragiques, en cette période d’hiver islandais glacé, c’est la maison de la famille de Drifa qui se retrouve totalement détruite par les flammes. Par chance, tous profitaient des congés de fin d’année aux Canaries. Smari, un des policiers locaux, constatent non seulement les dégâts mais surtout observe que le feu ne s’est pas déclenché par hasard. Valdimar Eggertsson, déjà entrevu dans Brouillages, membre de la Criminelle de Reykjavik, est dépêché sur ces lieux reculés afin de mener l’enquête, essayer d’établir des liens et, évidemment, de faire cesser les agissements du dangereux pyromane. Avant que quelque chose d’autre que des habitations ne soit réduit en cendres…

Extérieur à cette communauté où tout le monde se connaît, même si les liens sont parfois plus que distendus entre ses différents membres, Valdimar représente un peu celui qui pose les questions qui fâchent, sort les fantômes des placards, ne prend pas de gants avec les individus. Bref, il est l’empêcheur de tourner en rond ou celui qui appuie sur les douleurs encore vives.

A peine le flic de la capitale arrivé, les choses vont se gâter: Alors que celui-ci est tout à ses investigations, il est témoin d’un nouvel incendie dans la nuit hivernal. Cette fois, c’est l’entreprise de parquet de Sveinbjörn, beau-frère de Smari, justement, et amant de Hugrun, la mère de Drifa –c’est bon? Tout le monde suit? – , qui flambe…

Outre le fait que les victimes sont liées par autre chose que le fait d’habiter ce lieu sombre et encaissé d’Islande, on perçoit que le pyromane ne joue pas qu’avec le feu. Il use tout le monde et Valdimar en arrive à se demander s’il n’essaierait pas de se faire prendre lui-même. Une quasi-constante chez ce genre de criminel.

Une belle écriture que celle de Stefansson. Tout est à la fois limpide, précis, profond dans l’analyse, par exemple, des sentiments. L’Incendiaire présente, en outre, une force non négligeable: sa construction en chapitres courts, se focalisant, alternativement, sur l’un ou l’autre des protagonistes de ce drame, tout en conservant une narration à la troisième personne (« narration hétérodiégétique » comme disent les spécialistes).

Très bien construit donc, mais aussi très bien écrit. Si on suit toujours avec intérêt l’intrigue, on ne peut pas rester  insensible à ces nombreux portraits qui jalonnent ce roman. Si Valdimar, la « pièce rapportée », en quelque sorte, se montre parfois rugueux, voire dur, dans sa façon de mener l’enquête comme dans sa relation difficile avec Elma, sa « copine » du moment restée à Reykjavik clouée par un cancer sur un lit d’hôpital, il n’est cependant pas si inhumain que cela. Personnalité complexe, largement déterminé dans ses choix par un passé familial peu envieux, ce flic à la langue bien pendue, aux manières directes, est un besogneux, un acharné.

C’est tout le talent de Stefansson de parvenir à nous faire compatir à la douleur toute en dignité  d’Urður, la femme du pasteur, à nous faire admettre les errements de Sveinbjörn, dont on apprendra qu’il ne s’est pas mis dans une sale situation qu’à travers des histoires de coucheries, à nous attendrir sur la fragilité de Drifa, pourtant déterminée à refuser les compromissions les plus minimes, ballottée entre les errements coupables de sa mère et le manque d’épaisseur de Þorsteinn , son père trop souvent absent.

Chaque personnage présente un intérêt, y compris le plus terne ou le moins en vue, à commencer par Hugrun, atteinte de bovarysme tendance nymphomane, ou encore ces jeunes ados arborant un look gothique comme une carapace ou une manifestation visible de leur hostilité envers les valeurs ineptes véhiculées par des adultes qui ne vivent que dans le mensonge.

Et, c’est là, que l’on retrouve, entre autres, le Stefansson de Brouillages: Dans cet oeil acéré posé sur une jeunesse incomprise par des adultes qui, pour certains, essaient de la comprendre ou, pour d’autres, s’en moquent.

N’oubliant pas de tacler, avec finesse et acidité, les tenants de la religion, notamment dans les pages consacrées à Aðalsteinn, le pasteur,  Stefansson nous propose donc un roman d’excellente facture à mille lieues des théâtres du Noir urbain. A essayer donc…

L’Incendiaire (Vargurinn, 2008) de Jon Hallur Stefansson (trad. Eric Boury), Gaïa Polar (2010), 334 pages

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~ par cynic63 sur 26/10/2010.

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