Fausse suspicion…

De la manipulation, des faux-semblants, des absences plus prolixes que des présences. C’est, entre autres, à tout cela que l’on est convié dans Insoupçonnable par le breton Tanguy Viel.

Cela commence par une scène de mariage: Henry, commissaire-priseur de son état, veuf inconsolable d’une cinquantaine d’années, épouse Lise, une jolie fille qui a la moitié de son âge. Une fête magnifique, luxueuse jusqu’à la nausée, qui entend célébrer comme il se doit l’union d’une jeune beauté, dont on ne sait d’où elle arrive, et d’un notable de Bretagne. Sam, le narrateur d’Insoupçonnable, est le frère de Lise. Il observe cela avec tout le mépris et le dégoût d’un Etre qui laisse à un autre sa soeur, son parfait binôme féminin. Un mépris et un dégoût bien compréhensible quand, à l’issue du chapitre inaugural, on apprendra que le frère et la soeur sont en réalité amants.

Lise et Sam, couple d’infortune, ont échafaudé un plan afin de mettre la main sur la fortune d’un homme dont ils ont compris qu’il était plein aux as. Henry, ainsi que son frère Edouard, fréquentaient ce qu’il est convenu d’appeler un bar à hôtesses. Les deux hommes avaient un faible pour Lise qui justement y travaillait. En plus, la belle refusait d’accorder aux clients plus qu’une compagnie chaste et une sorte de badinage amoureux tout à fait décent. Peut-être est-ce cela qui a décidé Henry à lui demander de devenir sa femme.

En accord avec Sam, qu’elle présentera comme son frère alors qu’il était convenu qu’il devait endosser le rôle « d’ami » vis-à-vis de tous, Lise épouse donc le bon pigeon.

Evidemment, il y a bien des points que Sam n’évoque pas, ou si peu. Des inconvénients qui renvoient à l’intime mais, lui aussi, se sacrifie, notamment lors d’interminables parties de golf dominicales en compagnie de toute la bonne société et où Henry l’humilie, sans penser à mal certes, mais quand même. Seul Edouard, tout en retenue, à la limite d’un mutisme frôlant l’indifférence, respecte les formes élémentaires de la convenance. Il se livre, pratiquement à la perfection, à une activité dont Sam nous fait bien comprendre qu’il s’agit d’autre chose que de sport.

Le temps s’écoule ainsi et, enfin, la machination imaginée par les amants infernaux peut se déclencher: Henry découvre un mot sur l’oreiller de Lise, manifestement victime d’un rapt, lui enjoignant de respecter à la lettre les instructions qu’il recevra bientôt. Sinon…

On sent tout de suite, dès les premières pages déjà évoquées de cet Insoupçonnable, que quelque chose cloche, que tout ne se déroulera pas comme prévu.

Ce frère du mari étonnamment distant, cette mariée qui n’a rien d’une oie blanche malgré des airs d’ingénue, ce narrateur bien trop émotif: cela suffit au lecteur pour deviner que l’auteur l’attire dans un piège.

Car, en effet, on ne peut s’empêcher de penser que Viel nous mène là où il le désire, sans nous prendre cependant nous-mêmes pour des dindons de sa farce qui tient d’ailleurs plus du drame. Il ne s’agit pas de cela ici. C’est bien plus fin et complexe que cela.

On retrouve beaucoup d’Yves Ravey (voir plus bas) dans la façon de détourner les codes, de jouer avec les non-dits même si, du point de vue de l’écriture, du style, on a affaire à une prose totalement différente. Là où l’un manie l’ellipse avec perfection, l’autre s’attaque à la digression, massacrant la syntaxe à grands renforts de virgules qui, loin de nous permettre de respirer, nous laissent haletants. Lisez le texte à haute voix comme le suggère avec justesse Jeanjean: http://moisson-noire.over-blog.com/article-insoupconnable-tanguy-viel-54968414.html

Homme de cinéma, Viel nous livre un bel exemple d’écriture scénaristique qui demeure cependant littéraire. Si beaucoup pensent à un décor à la Chabrol pour la description des notables, d’autres ont évoqué Melville pour l’aspect noir des romans du breton. Personnellement, je n’ai pu m’empêcher de penser à Clouzot et à la façon que ce dernier avait de traiter des thèmes victime-bourreau et des renversements de rapport de forces.

Le choix d’une narration atypique, reposant exclusivement sur un style indirect libre qui peut, je le reconnais très volontiers, en déstabiliser, voire agacer, plus d’un, trouve sa justification ici: l’auteur nous donne à voir l’enfoncement d’un homme qui, faute d’en avoir les moyens, se brûlera les ailes de ses illusions en voulant toucher à un monde bien plus pervers qu’il ne le pensait. Un univers de bourgeoisie provinciale propre en surface, dont on ne sait que vaguement d’où elle tire sa fortune, mais rongée en profondeur…

Limitant notre regard sur l’histoire par cette unique relation des faits d’un Sam qui n’oublie jamais en rien le projet initial échafaudé avec Lise – partir pour les Etats Unis afin de changer de vie -, Viel nous offre, malgré tout, de larges choix, de nombreuses hypothèses de lecture car, si à l’issue de la dernière page du roman, les doutes persistent, les interprétations diverses se font également jour.

Histoire de faux vrais frères, de vrais faux frère et soeur, d’amour feint ou de passion à sens unique, de règlement de comptes par delà le temps qui a passé?

Choisissez. Je ne vous dirai pas vers quoi je penche. D’abord, parce que je ne veux pas gâcher une lecture parfois compliquée certes mais certainement pas vide de sens. Ensuite, parce que je me demande moi-même si toutes ces hypothèses ne seraient pas valides. En même temps…

ps: une couverture très pertinente eu égard à l’intrigue…

Insoupçonnable (2006) de Tanguy Viel , Editions de Minuit/Double (2009), 138 pages

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~ par cynic63 sur 22/10/2010.

8 Réponses to “Fausse suspicion…”

  1. Tiens, je l’avais lu à l’époque, et je l’avais adoré. Ton article me le rappelle et je me demande bien où est passé ce satané bouquin, pour que je le relise. Encore un que j’ai du prêter et qu’on ne m’a pas rendu !

    • Ah, les bouquins qu’on prête et qui ne reviennent pas…Tout de suite, je suis en réorganisation de mes étagères (elles commencent à déborder). En outre, je me demande s’il existe une version audio d’Insoupçonnable car j’aimerais bien l’écouter, façon « gueuloir » à la Flaubert

  2. Tanguy Viel est de ces auteurs qu’on peut s’imaginer relire. Un bon critère, je pense. Insoupçonnable n’est pas celui qui m’a le plus marquée, cependant. Donc à relire !

    • De mon côté, même si ça faisait longtemps que j’en avais entendu parler, c’était le premier. Je réfléchis au suivant

  3. J’avais beaucoup aimé celui-ci mais comme pour Caroline, ce n’est pas mon Viel favori. Mon préféré reste pour l’instant L’absolue perfection du crime que je te conseille volontiers.

  4. le seul que j’aie lu de l’auteur, mais pas oublié du tout! j’avais beaucoup aimé, même si j’avais l’impression de ne pas tout comprendre. Drôlement bien ficelé et malin, ce roman!

    • Je pense que tout le monde a la sensation de ne pas tout saisir, du moins pendant un temps. Après, quand on y repense…

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