T(h)erminus…

Un des meilleurs romans de la rentrée à la rubrique Noir nous est donné par Serge Quadruppani avec Saturne. Un grand roman riche et empli de romanesque, justement.

Tout commence, ou presque, par des gens divers qui se dirigent vers les thermes de Saturne, en Toscane, un lieu magnifique autant que réservé à une certaine clientèle. Malheureusement pour trois de ces personnes qui, pour certaines, entendaient passer là des jours dans l’anonymat le plus complet ou, pour d’autres, simplement fuir la morosité ou les problèmes, Saturne sera leur rendez-vous avec la mort. Un homme tire en effet dans l’atmosphère humide et soufrée des bains sur la foule et disparaît à la faveur de la panique qui s’ensuit. A priori, il a agi sans viser personne en particulier. Si l’attentat est revendiqué par Al-Quaeda, la commissaire Simona Tavianello, dépêchée sur les lieux, n’y croit résolument pas. Elle est d’ailleurs très étonnée qu’on ait fait appel à elle, alors qu’elle est spécialisée dans les affaires liées à la N’drangheta, la redoutable mafia calabraise. Ayant cependant une certitude – à savoir que le massacre des Thermes est l’oeuvre d’un professionnel et non d’un déséquilibré -, et éclairée par Rottheimer, un témoin de la tuerie qui se trouve être également un privé très perspicace, Simona va très vite réaliser que les ramifications du drame des thermes en font autre chose qu’un fait divers atroce. Surtout que certains de ses proches vont, malencontreusement, eux-mêmes être touchés et que la commissaire va être poussée sur le devant de la scène. Mais pas du bon côté, si l’on ose dire…

Voilà donc ce que Serge Quadruppani propose ici: du romanesque au sens le plus noble du terme. Malgré une kyrielle de personnages que rien ne prédisposait, a priori, à se croiser, le romancier compose une histoire prenante, passionnante et réaliste quant aux situations qui la jalonnent. De la Toscane, que l’auteur affectionne particulièrement, à Rome, en passant par Paris où Rottheimer, embauché par les familles ou proches des victimes, paraît avoir découvert une drôle de machination, et encore le Limousin, Quadruppani nous promène, nous entraîne, sans jamais nous égarer, dans une sorte de labyrinthe narratif où, non pas le Minotaure, mais le Dieu infanticide et cannibale nous guette…

Talentueux quand il manie la langue française, usant de tous ses ressorts et n’hésitant pas à mêler les registres les plus soutenus aux termes plus triviaux, le romancier se révèle tout aussi à l’aise dans son rôle de conteur, en particulier quand il signale explicitement à son lecteur que c’est bien lui qui écrit.

Tout ceci pourrait paraître totalement superficiel entre les mains d’un honnête faiseur mais notre homme maîtrise suffisamment tous les codes de l’écriture comme les déclinaisons du polar pour qu’on le prenne au sérieux.

Car si Quadruppani sait écrire, il ne donne jamais l’impression qu’il se regarde le faire. Une des choses que je déteste le plus quand je lis un roman, noir ou autre, est ce sentiment que l’auteur force sa plume, histoire de donner l’illusion d’une maîtrise littéraire improbable. Pas de ça ici: il aime raconter, exploiter les richesses de la langue, s’amuser avec l’idiome et surtout nous faire partager ses talents.

Comme le dit Claude Le Nocher, Saturne se révèle être un roman que l’on peut aborder selon différents axes:

Un polar, bien sûr, proche d’un thriller politique où les valeurs des intérêts supérieurs, de l’économie ou de l’Etat, prennent le pas sur le prix de la vie humaine.

Un roman sur la manipulation dans lequel on se demande souvent qui tire les ficelles, où le chasseur devient gibier, allant jusqu’à ne plus comprendre lui-même comment il en est arrivé là, tel le tueur des thermes, homme froid qui agit en parfait professionnel mais dont on apprendra les terribles secrets.

Une oeuvre sur les notions de justice et d’équité si proches dans l’esprit d’un jeune Ricardo de la vengeance à l’état brut.

Enfin, Saturne parle aussi d’amour, à l’image d’un mari malade et veuf qui trouve la force de chercher la vérité. Une manière de rester vivant.On ajoutera juste que les amateurs de sensualité, de bonne chère et de certain grand romancier italien y trouveront également leur compte…

Vous aurez donc compris, car il y aurait tellement à dire au risque de trop en dévoiler, que ce roman est à ne pas laisser passer. Sous aucun prétexte.

ps: article de Claude: http://action-suspense.over-blog.com/article-serge-quadruppani-saturne-le-masque-57084725.html

Saturne de Serge Quadruppani, Editions du Masque (2010), 259 pages

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~ par cynic63 sur 15/10/2010.

4 Réponses to “T(h)erminus…”

  1. Tout à fait d’accord avec toi, une excellente surprise ce polar !

  2. Bonjour cynic63, je note. Cela me réconciliera peut-être avec le genre car j’ai été déçue par certains romans policiers récents. Bonne après-midi.

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