Hors-piste…

Avec son tout nouveau roman, Enlèvement avec rançon, Yves Ravey nous donne encore une fois une petite leçon d’écriture directe, efficace, elliptique mais qui recèle de nombreuses pistes à découvrir pour le lecteur…

Tout commence par les retrouvailles dans une gare suisse entre le narrateur, Max Capucin, un modeste comptable d’une entreprise d’emboutissage située dans la localité où il a toujours vécu, et son frère Jerry, dont on ne sait trop pourquoi il a quitté les lieux vingt ans plus tôt. Ce dernier a mené une vie aventureuse et paraît avoir beaucoup changé. C’est peut-être dû à ces longues années passées en Afghanistan. Pas d’effusion affective démesurée. Ils ont un travail à effectuer une fois leur retour quasi-clandestin, par les pistes enneigées helvètes, en France.

Les deux frères, sous la houlette de Max qui en a eu l’idée, ont échafaudé un plan: enlever Samantha Pourcelot, la fille du patron de celui-ci et qui se refuse à lui, demander une rançon d’un demi-million d’euros et disparaître. Chacun de son côté. Chacun dans sa vie.

Si Max entend s’occuper d’une vieille mère placée dans un établissement spécialisé dans l’accompagnement des personnes démentes – on ne saura pas exactement de quoi elle souffre précisément; très certainement d’Alzheimer -, Jerry repartira comme il est venu, sans que son frère n’arrive vraiment à lui faire dire où et, surtout, dans quel but.

Après avoir réussi à kidnapper la jeune fille qui, si elle montre un caractère revêche n’en demeure pas moins emplie d’un sang froid à toute épreuve, Max et Jerry n’ont qu’à continuer à respecter leur plan tout tracé: Pourcelot paiera. Il en a, non seulement les moyens, mais l’amour qu’il éprouve pour Samantha ne lui dicte que cette attitude à adopter.

De plus, la confiance qu’il éprouve envers son comptable ne peut que l’encourager à penser que tout se passera bien…

Evidemment, tout ceci serait trop simple et Ravey nous réserve des rebondissements qu’on ne sent pas vraiment venir tant il ne nous communique que peu d’indices qui nous permettraient d’anticiper, un tant soit peu, les péripéties à venir.

Ravey est, dans une certaine tradition liée à mon sens à Minuit, un romancier du non-dit. D’un non-dit particulier, il est vrai, puisque l’on a le très prégnant sentiment que cette économie de moyens langagiers réduits à leur plus simple expression n’est que façade. Si de trop nombreux auteurs insistent, parfois avec lourdeur, sur ce qu’ils veulent nous signifier, Ravey a dépassé tout cela. Et depuis longtemps en plus.

Romancier du non-dit, certes, mais capable de consacrer de nombreuses lignes à la manière de cuire des oeufs sur le plat. Tout ceci pourrait paraître superflu, voire abscons mais, et c’est là où tout fait sens: le narrateur cuisine ces oeufs pour son frère, en souvenir de moments familiaux chaleureux où la mère régalait ses enfants de ce petit plat simple mais revigorant. En outre, il introduit un léger changement par rapport à la recette habituelle. Un léger changement ô combien symbolique: il retourne le jaune. Au lecteur de l’interpréter, de donner un sens à cette variation infime d’un élément d’un quotidien terriblement trivial et de le relier avec le reste d’une construction ou l’implicite – on y revient – le dispute à l’évident.

Au delà – ou en en deçà– d’ un argument vieux comme le roman policier, Yves Ravey ne nous suggère-t-il pas plutôt de nous intéresser au sens des mots, des actes? Par exemple, on se surprend à réfléchir aux motivations d’un narrateur terne, terriblement banal mais qui, encore une fois, n’est peut-être pas aussi naïf et propre sur lui qu’il n’y paraît. Comme si, ce que lui-même nous disait pourtant de ses desseins dès la première page, n’était qu’apparence ou même faux prétexte.

De même, on découvre un Pourcelot bien plus étrange et inquiétant au fur et à mesure que le récit avance, un Jerry lié à un réseau dormant où les « frères d’armes » ne se connaissent pas, une Samantha qui est loin d’avoir passé ses quelques heures de détention à pleurer…

Etonnant cette faculté à nous surprendre alors que tout semblait glisser ou, au contraire, à laisser les choses se dérouler telles quelles alors que l’on attendait un coup de théâtre. Ravey n’est jamais là où on le croit, ne se dirige guère plus vers des chemins balisés: il nous tend un piège d’autant plus redoutable qu’on ne le soupçonne jamais.

Alors Yves Ravey, romancier du non-dit? Peut-être plus  vraiment…Romancier Noir caché sous le Blanc? Probablement…

Dans un roman où les sorties de piste ne sont jamais bien loin, on peine à ne pas faire de fautes de carres et si, d’aventure, cela arrive, autant avouer être tombé. Contrairement à Max. Et mieux repartir. Tout comme lui…

Enlèvement avec rançon d’Yves Ravey, Editions de Minuit (2010), 140 pages

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~ par cynic63 sur 11/10/2010.

10 Réponses to “Hors-piste…”

  1. Je ne connais pas cet auteur et j’avoue que je ne lis que très très rarement des livres de cet éditeur. Mais pourquoi pas se laisser surprendre…

  2. Je découvre cet auteur grâce à ton billet… fort tentateur !

  3. Yves Ravey nous bluffe par son écriture épurée, ramassée. Il s’affranchit des codes avec habileté. Justement cette finesse crée un mouvement pendulaire où le lecteur peut sortir facilement de la piste où le narrateur veut nous mener mais c’est pour mieux le rediriger subtilement sur le mobile de cette histoire.Revisiter ainsi le fratricide, j’en redemande ! Peut être que je pousserai loin si je disais que je vois une once d’Hamlet ????

    • Et le mobile est??? Des tas d’hypothèses apparaissent et sont peut-être toutes justes. Hamlet? Je ne sais pas car ma lecture remonte à un peu loin. D’ailleurs, tiens, je vais me refaire ça un de ces jours car il est toujours bon de convoquer ses classiques et comme je voue une certaine admiration au Grand Anglais, ça me fera du bien…

  4. Je m’interrogeais sur la relation entre ces 2 frères. Dans Hamlet est abordé le thème de l’abolition des différences.Le fratricide est sa réinscription en la mort du père tisse un lien de désordre et de confusion sous couvert de relation amoureuse inassouvie pour Hamlet qui veut et doit régler ses comptes. Dans « enlèvement avec rançon », on fait revenir le frère trop loin qui a choisi la différence jusqu’à en instituer un désordre affectif dans la relation fraternelle, sa froideur quand on évoque les parents, par exemple.L’un semble frustré, l’autre détaché. Le « tueur » ne supporte plus cette relation de frères ennemis qui ne fonctionne pas.Hamlet avait des desseins plus profonds, certes, une folie plus « contenue » , sa vengeance est peut être une crise sacrifielle, tant dans Hamlet quand dans le roman de Yves Ravey.C’est peut être le mobile ….

    • Trop loin pour m’en souvenir mais je vais creuser…Dans les relations familiales, « Les feuilles mortes » donnent aussi des pistes sur les non-dits, les censures nécessaires pour perpétuer les liens du sang…mais j’en parlerai plus en détails bientôt

  5. Bien aimé ta lecture d’enlèvement avec rançon que je viens de finir. Je vois dans ce bouquin des influences de Japrisot, et cette tendance au behaviourisme qu’affectionnent bien les auteurs de littérature blanche dès qu’ils mettent un pas dans la noire. Je pense à Tanguy Viel (l’absolue perfection du crime), autre auteur de chez Minuit.
    Bernard

    • Bonjour,
      J’avais parlé également d »Insoupçonnable » de Viel. Ravey, par son style, est plus dans l’épure que Viel qui lui s’attaque à une sorte d’éclatement du langage. Du moins, il me semble. Ensuite, je suis assez d’accord avec ce behaviorisme que tu pointes chez le premier: c’est même poussé à son extrême. Je conseille aussi « Cutter »

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