High-school Confidential…

N’y allons pas par quatre chemins: premier roman de Simon Lelic, Rupture est une parfaite réussite!

Une histoire bien noire, terrible et malheureusement réaliste constitue la matière travaillée par l’écrivain anglais.

Samuel Szajkowski est un individu taciturne, solitaire et quelque peu hautain. Jeune homme à l’allure et au physique ternes, il semble être parvenu à toucher du doigt l’un de ses rêves: enseigner l’histoire dans un collège très bien quoté de la banlieue de Londres. Une véritable aubaine pour un début de carrière.

Or, lors d’une réunion à laquelle l’ensemble du personnel et des élèves est convié, il ouvre le feu sur l’assistance. Un bilan lourd: trois élèves meurent ainsi qu’une collègue prof. Szajkowski se suicide dans la foulée devant l’assistance en état de choc. Il ne pourra donc pas s’expliquer sur son acte.

Pour beaucoup, à commencer par la direction de l’établissement et la police, le cas est limpide, dépourvu d’équivoque. En effet, seul un être mentalement fragile, voire déséquilibré, surtout que Maggie, une de ses collègues, vient de rompre avec lui, a pu commettre une telle ignominie. Il n’y a donc pas à rechercher une cause profonde et cachée. Il s’agit d’un fait divers banal. Horrible mais banal.

Lucia May, une enquêtrice à la trentaine désoeuvrée, est chargée, non pas de démêler l’écheveau de la tragédie, mais d’en arriver à la conclusion qui paraît arranger tout le monde. En outre, tout le monde le lui fait bien comprendre: son supérieur, la majorité de ses collègues mais aussi le directeur de ce collège propre et net.

Evidemment, le rapport de Lucia doit conclure à la thèse que l’on doit bien qualifier de quasi-officielle. Seulement, Celle-ci va découvrir, au fur et à mesure des recoupements de témoignages et des avancées de ses propres investigations que, derrière la respectabilité, se dissimule tout un pan d’un édifice loin d’être aussi solide et sain que le premier coup d’oeil le laissait présager…

Voilà l’argument, le « pitch » de ce magnifique premier roman (j’insiste lourdement), qui plus est, traduit de manière excellente. Lelic a réussi ici à nous livrer une petite bombe tant au niveau de sa conception, de sa réalisation, des personnages humains, dans leurs défauts ou leurs qualités, leur courage ou leur veulerie, qui le peuplent et, pour finir, par les questionnements qu’un tel ouvrage soulève.

Donnant la parole aux différents témoins, proches ou éloignés, de ce « Columbine on Thames », le romancier permet d’appréhender, à travers ces chapitres reproduisant à l’identique les enregistrements nécessaires à l’enquête, toutes les réactions, les visions, les jugements de chacun d’entre eux. Des élèves tyranniques qui avaient pris ce « Polack » en grippe dès la première heure de cours et qui s’expriment dans une langue des plus argotiques, au Directeur de l’Etablissement pour qui l’ordre doit régner, en passant par un enseignant au QI proche de celui des petites frappes qui terrorisent tout le monde ou encore en laissant s’exprimer les familles des victimes qui ne comprennent pas, Lelic parvient à aiguiser la curiosité, l’émotion mais aussi la colère de son lecteur. Une colère qui va grandissante lorsque le dit-lecteur réalise l’ampleur d’un désastre que les « gens biens », à commencer par les politiques, refusent non seulement de révéler mais surtout d’éviter qu’il n’augmente encore plus…

Adoptant une narration plus classique dans les chapitres mettant en scène Lucia, Lelic nous montre la pugnacité d’une femme qui, au péril d’une carrière tranquille et confortable, se refuse de s’en laisser compter et de se taire. Personnage fragile autant que tenace, l’inspectrice qui subit les remontrances d’une hiérarchie rigide autant que propre sur elle, qui endure les pires blagues grasses et machistes de collègues lourdauds, il lui faudra à la fois ravaler sa fierté pour mieux avancer vers la vérité, faire preuve de finesse dans ses approches et ne pas trop prendre cette histoire pour une affaire personnelle. C’est ici, entre autres, que l’auteur fait preuve d’un sens assez aigu de psychologie, pas de psychologisme, en mettant en scène une héroïne toujours sur fil du rasoir. On se risquerait presque à effectuer un parallèle entre Lucia et Samuel Szajkowski tant l’un comme l’autre rencontrent brimades ou indifférence de la part de ceux qui les entourent.

Outre l’ensemble des qualités de conteur et de portraitiste sur le vif dont il fait preuve, le romancier britannique a su bâtir une histoire se déroulant dans un climat, au propre – Londres est frappé d’une terrible canicule – comme au figuré – les sentiments des protagonistes sont exacerbés – étouffant.

Enfin, Lelic pose un regard acerbe sur l’état d’un système éducatif livré à la marchandisation par le biais de la narration d’un fait divers sanglant.

C’est là l’une des forces des grands romanciers noirs. Cette propension à regarder les incohérences d’une société derrière le paravent du crime, fut-il commis par un « bourreau-victime », sans faire preuve de didactisme.

Rupture (Rupture, 2010) de Simon Lelic (trad. Christophe Mercier), Editions du Masque (2010), 304 pages

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~ par cynic63 sur 14/09/2010.

18 Réponses to “High-school Confidential…”

  1. Salut. Si le livre est une parfaite réussite la couverture est une ….un truc immonde.

    • C’est vrai et la couverture française du masque est tout juste un peu mieux…L’enveloppe cache cependant quelque chose de tout bonnement excellent

  2. Je me le suis procuré en VO il y a quelques semaines en Grande-Bretagne, sans même savoir qu’il avait déjà (rapidement) été traduit (par contre je n’ai pas la même couverture, la mienne est à dominante bleue et est plus jolie).
    Je m’en suis rendu compte il y a quelques jours, quand j’ai vu que Rupture faisait partie de la nouvelle sélection du Prix SNCF du polar. Une de mes prochaines lectures donc…

    • Je l’ai commandé avec cette couverture. Je pense que tu devrais adhérer au récit. Pour moi, c’est presque parfait

  3. Rupture fait partie de la sélection d’automne du Prix SNCF du polar.

  4. Salut Cynic, comme tu le sais, j’ai moi même adoré ce roman ! je ne peux donc qu’adhérer à ton excellent papier ! Il me tarde vivement de lire le prochain roman de cet auteur prometteur en espérant qu’il confirme tout le bien que l’on pense de lui! A bientôt

    • Le deuxième roman, c’est toujours un moment délicat. Apprécions déjà celui-là: il y en a qui sont nuls dès le début

  5. Je me plongerai bientôt dans la lecture de Rupture mais en VO, je pense que ce sera un « expérience » linguistique intéressante…

  6. J’ai beaucoup aimé que l’auteur laisse au lecteur le soin de deviner l’identité des différentes personnes interrogées. J’attends avec impatience les résultats du prix polar SNCF! ce serait l’occasion de donner un vrai coup de projecteur sur ce livre!

    • Même si je n’aime pas les prix littéraires (ou autres d’ailleurs), ce serait en effet bien que « Rupture » rafle quelque chose pour être enfin reconnu comme un des meilleurs romans de l’année, comme tu dis

  7. Le sujet que Lelic a choisi de traiter n’était pas facile sans tomber dans le pathos ridicule. Je viens de le lire en VO. Je suis subjuguée par son talent d’écriture. Une construction du récit très habile à la limite du périlleux, parfois. 15 voix se succèdent comme des scènes de cinéma, presque contrôlées et terriblement efficaces. La langue est puissante, le rythme soutenu adapté à chaque personnage.Un superbe roman sur les tourments physiques et psychologiques. Pour continuer l’expérience, une nouvelle en anglais est disponible sur le site de Simon Lelic.

    • Pas assez bon en anglais pour comprendre les subtilités de ton entre les 15 voix (merci de le rappeler car je ne les avais pas comptabilisées!!!) et surtout l’argot employé par les gamins qui doit sonner très contemporain. En espérant que notre système scolaire ne subisse pas les mêmes terribles dérives, on attend le prochain Lelic et on lui souhaite un peu plus d’exposition pour celui-là!

  8. Complètement d’accord. Un grand roman noir que je conseille vivement.
    Dommage qu’il ne soit pas allé en finale du Prix SNCF du polar. Pour moi, il aurait même mérité de le gagner.

  9. […] avis d’Ankya et de Cynic63 (qui m’a donné envie de lire ce livre par un de ses […]

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