Long black train…

Une découverte avec Maurice Gouiran et son Train bleu, train noir, paru initialement en 2007 chez Jigal.

Le train bleu, c’est celui qui amène les supporters de l’Olympique de Marseille en 1993 vers Munich à l’occasion de la finale contre le Milan A.C. Un train empli de bruit, de rires, de gens joyeux, parfois lourds et vulgaires certes mais souvent plus bêtes que méchants. Un train de spectateurs de foot un peu gras et avinés quoi…

Le train noir, c’est celui qui, en 1943, a débarrassé Marseille et ses vieux quartiers des « éléments indésirables » qui faisaient la mauvaise réputation de la cité phocéenne et dont il fallait absolument, en ces temps de Révolution Nationale, la purger.

Si les voyageurs du train bleu savent où ils vont et pourquoi, ceux du train noir ne connaissent ni la destination, ni les raisons d’un voyage qui sera, pour beaucoup d’entre eux, leur dernier. Evidemment…

A bord du train bleu, trois hommes qui avaient aussi à l’époque emprunté, si l’on peut dire, le train noir et qui, en ce soir d’avant match, prennent la direction de l’Allemagne.

Il y a Robert, un octogénaire encore assez vert, un ancien docker, qui a vécu seul depuis son retour des camps de concentration; sa femme et sa fille n’ayant pas eu la même « chance » que lui.

Il y a Michel, dit le Blond, qui n’était encore qu’un môme à l’époque et que Robert a réussi à faire échapper au sort terrible réservé à tout Juif embarqué vers l’Est. Ce sont ses parents qui n’ont pas réussi à échapper à la Shoah.

Enfin, il y a Georges, ou Jo pour les intimes. Si ce dernier est parvenu à éviter les rafles qu’une police française décidément bien zélée envers l’occupant a opéré, ses parents, qui l’avaient caché dans une armoire, n’ont pu partager sa fuite. Il n’est pas utile de dire ce qu’il est advenu d’eux…

Ces trois hommes, approchant la soixantaine pour le plus jeune, sont pourtant différents de caractère, de culture, de statut social ou de centres d’intérêts.

Robert n’a jamais réussi à faire vraiment le deuil (mais le peut-on vraiment?): il a passé son temps à séduire, à boire et à parler haut…

Miche s’est construit une petite vie étriquée, banale, pas forcément désagréable mais dénuée de toute passion, de toute flamme. Le tout en pleine conscience.

Seul Jo paraît être l’Humain le plus accompli. Riche, comblé et finalement plutôt heureux.

Ce qui les lie, c’est le souvenir, la tragédie et, surtout, en ce mois de mai 93, non pas un match de football qui amènera l’équipe de Tapie sur les toits de l’Europe, mais plutôt la vengeance qu’il s’apprête à aller accomplir à Munich, lieu hautement symbolique de l’horreur nazie. Une vengeance que l’Esquinade, un quatrième protagoniste de 1943, se refuse à perpétrer: il est trop tard et cela ne changerait rien.

Récit polyphonique – chacun des quatre personnages se chargeant de la narration alternativement – et ancré dans deux temps différents, Train bleu, train noir tient non seulement du polar en ce qu’il évoque la préparation d’une vengeance à retardement mais aussi du roman à caractère historique. En prenant ces parti pris narratifs et génériques, Gouiran se donne la possibilité de développer de manière relativement exhaustive son propos. A côté d’un joli tableau de personnages meurtris, il parvient à lever une grande partie d’un voile recouvrant un épisode lamentable de l’Histoire de Marseille. En effet, et sur ce dernier point, non seulement il dénonce la collaboration des autorités françaises avec l’occupant et pointe leur responsabilité (chose que l’on savait déjà mais qu’il est toujours, en tout cas à mes yeux, important de souligner) mais met à jour les véritables motivations de la destruction des vieux quartiers marseillais. Derrière l’idéologie fascisante, les promoteurs et autres capitaines d’industrie ne semblent jamais bien loin…

L’ensemble se lit donc avec intérêt, empathie pour ces victimes et, si Gouiran ne verse jamais dans le misérabilisme larmoyant, l’émotion n’est jamais absente de ses mots. Un exercice relativement ardu car, les exemples sont nombreux, il est tellement facile de faire pleurer avec un tel thème. Au lieu des larmes, l’auteur nous tire plutôt des sentiments de colère et de mépris pour ceux qui se montrèrent coupables et responsables de l’innommable.

Mais comme nous sommes ici dans du polar, à caractère populaire certes mais dans le bon sens du terme, l’écrivain sudiste nous réserve quelques rebondissements et une sacrée surprise pour clore son roman. Si on se montre réservé sur la manière dont cette dernière est amenée, notamment parce qu’elle nous est apparue arriver un peu trop rapidement, on ne peut pas nier qu’elle ajoute un intérêt pour un récit qui n’en manquait déjà pas.

Evidemment, on pourrait disserter sur quelques expressions trop régionales pour être honnêtes, discuter de la cohérence de deux chapitres qui ne nous paraissent pas crédibles (Qui est le narrateur des  scènes de Sobibor?), relever certaines incohérences, comme ce dialogue où l’un des personnages cite des documents écrits par coeur au bout de cinquante ans, ou encore pointer une certaine facture classique de ce roman.

Cependant, et parce qu’on est bien disposé, on préférera vanter les mérites d’un beau roman humain qui ne révolutionne pas le genre mais qui se révèle plaisant, intelligent et instructif sans didactisme.

Sachons donc apprécier certains moments de lecture pour ce qu’ils sont.

Les lectures « rentre-dedans », ce sera pour très bientôt. Promis, surtout après le roman que je viens de terminer.

On soulignera, pour finir, le travail assez remarquable d’un éditeur comme Jigal qui, s’il se propose de traiter à la fois du Sud et du polar, parvient assez remarquablement à s’installer dans le paysage éditorial.

Train bleu, train noir de Maurice Gouiran, Editions Jigal (2010 pour l’édition de poche), 246 pages

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~ par cynic63 sur 05/09/2010.

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