Grand Méchant Lou…

Folio Policier vient de rééditer Le Démon dans ma Peau de Jim Thompson à l’occasion de la sortie en salle de son adaptation par Winterbottom. On parlera de cette dernière dans un autre papier mais, avant cela, examinons ce qui fait, selon nous, les grandes caractéristiques du roman et quelle est sa place dans l’univers d’un de nos auteurs préférés. Du moins en ce qui concerne les Grands Anciens.

Lou Ford est un gentil garçon qui approche la trentaine. Né à Central City, Texas, il ne l’a jamais quittée et a embrassé la carrière d’adjoint au shérif. Lou est apprécié de tous, collègues, connaissances ou simples habitants de sa ville qui a poussé tel un champignon suite à la découverte du pétrole: enfant du pays, il est courtois, affable, malin mais aussi, il faut bien le dire, parfois un peu insupportable avec les fameux clichés qu’il sert à l’envie en guise de sentence philosophique. En fait, Lou s’amuse du regard que lui jette chacune des personnes à qui il assène ses maximes. Il est comme ça Lou: il joue tout en portant un regard distancié sur les choses et les gens. Fils d’un pharmacien défunt, Lou habite seul la grande et belle demeure familiale. En outre, il aime bien Lucille, une amie d’enfance qui apprécierait de lui passer la bague au doigt, mais, si les tourtereaux forniquent régulièrement, hors de question de montrer leur idylle au grand jour tant que le jeune homme refusera de passer à l’Eglise avec sa Belle. Lou n’est pas pressé, il repousserait bien d’ailleurs le plus possible l’échéance, tant Lucille se montre, malgré les quelques sentiments qu’il éprouve pour elle, un peu trop rigide sur certains points. Qu’importe…

Le shérif Maples qui connaît bien et apprécie le jeune Ford lui confie une délicate mission dont il est sûr qu’il s’acquittera parfaitement tant ce dernier sait faire preuve de tact et de psychologie: Une certaine Joyce accorde ses faveurs à de nombreux hommes de la région moyennant finance. Il faut lui faire comprendre qu’elle a intérêt à faire profil bas ou, autrement, les forces de l’ordre se verront dans l’obligation de la forcer à quitter la ville. On ne plaisante avec la morale qu’avec mesure à Central City!

Lou se rend donc chez Joyce et trouve une jeune femme à la beauté vénéneuse qui, loin de s’en laisser compter, se défend tout en giflant et frappant l’adjoint. Ce dernier répond: sa violence sous-jacente refait surface…

Entre les deux personnes s’engage alors une relation fondée sur une sexualité bestiale et le sado-masochisme. Mais pas uniquement car Joyce, comme Lou, échafaude un plan diabolique: délester le fils Conway d’une somme très conséquente afin de commencer une nouvelle vie. En effet, fils d’un riche et autoritaire industriel qui domine Central City tel un Commandeur, Elmer Conway est très amoureux de Joyce et est prêt à tout pour elle. Malheureusement, son père, qui couvre depuis toujours ses frasques, ne peut envisager une mésalliance avec une prostituée, une traînée. Il faut donc qu’elle quitte la ville. Qu’elle prenne les milliers de dollars que le notable lui offre et qu’elle parte.

Malheureusement pour elle, Joyce ne connaît ni les motivations secrètes, ni les desseins cachés de Lou qui a un compte à régler avec le vieux Conway qu’il sait responsable de la mort de son demi-frère. L’adjoint Ford voit ici une occasion rêvée de faire justice. Tant pis si Elmer et Joyce doivent être broyés. Et tant pis si d’autres devront l’être à l’avenir afin de préserver l’alibi que Lou ne manquera pas de se concocter…

Thompson a composé un roman relativement court, qui progresse et se développe en s’appuyant sur de nombreux dialogues généralement brefs et vifs. Véritable introspection comme récit en direct d’un psychopathe dangereux, Le démon dans ma peau constitue un des romans majeurs de Thompson. En effet, le lecteur découvre, souvent avec horreur, la personnalité d’un homme qui tue, non pas pour le plaisir, mais simplement parce que les événements le poussent à le faire. Et c’est bien là que l’auteur américain fait preuve d’une grande habileté: Par le choix d’une narration à la première personne, on pénètre à l’intérieur de l’esprit torturé de Ford, qui jamais, absolument jamais, ne regrettera aucun de ses gestes qu’il envisage comme des nécessités ou encore des résultantes d’un passé, plus ou moins lointain, dont les autres, le vieux Conway ou l’ancienne bonne de son père par exemple, sont les uniques responsables. La vengeance, mise en avant au début, passera d’ailleurs très vite au second plan, laissant la place à un déchaînement de fureur pure…

Un fonctionnement qui, à la lumière des comportements des membres plus ou moins influents de Central City qui passent sous silence certains actes de leurs concitoyens, rejette l’ensemble des valeurs morales, relativise tout, et finalement va jusqu’à la négation du meurtre lui-même .

Tout cela peut mettre mal à l’aise mais, à y regarder de plus près, Thompson n’accable ni ne glorifie son « héros ». Il le laisse vivre, justement, n’agit jamais tel un Démiurge tout-puissant, qui fait prendre un tour absurde à son intrigue. Si Lou Ford s’enfonce dans l’horreur, banalise la mort, met le doigt dans un engrenage morbide et infernal, et ne voit pas ce qui se trame réellement, l’ensemble est cohérent et parfaitement en adéquation avec sa personnalité froide et traumatisée par des événements de l’enfance qu’il avait censurés, pour employer une terminologie à la mode chez les freudiens.

Comme le signalait Jeanjean dans son article, il est quand même plus que regrettable que Folio, qui par ailleurs fait preuve d’un excellent travail de réédition en poche, n’ait pas pensé à revoir la traduction qui date de 1966, année faste s’il en fut d’ailleurs…Le texte est truffé de mots désuets, de références, qui plus est, des plus surprenantes: On évoque les chanteurs de rock ou l’assassinat de JF Kennedy alors que Big Jim a édité son roman en…1952!!! C’est plutôt surprenant à mes yeux…

Jeanjean:http://moisson-noire.over-blog.com/article-le-demon-dans-ma-peau-jim-thompson-54830994.html

Ys:http://yspaddaden.wordpress.com/2010/07/07/le-demon-dans-ma-peau-jim-thompson/

Le démon dans ma peau (The killer inside me, 1952) de Jim Thompson (trad. France-Marie Watkins 1966), Folio/Policier (2010), 219 pages

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~ par cynic63 sur 01/09/2010.

4 Réponses to “Grand Méchant Lou…”

  1. Tiens, je suis allé voir le film hier et pour une raison que j’ignore le prénom de Lucille a été changé en Amy. Sinon, le film est sympa mais j’ai quand même préféré le livre.

    • Je préfère toujours (ou presque) les livres mais le film est assez fidèle à la lettre et à l’esprit du texte, je trouve. J’en parlerai bientôt d’ailleurs

  2. Ah, les traductions de chez Folio Policier, quelle horreur quand elles datent de cinquante ans ! Tu soulignes les incohérences de celui-ci à juste raison, mais que dire de celles de Marcel Duhamel ? On n’est même pas sûrs de lire tout le texte !

    • Là non plus car il manque un chapitre. Respectons les traductions pour ce qu’elles étaient à l’époque mais il faut vraiment avouer qu’elles sont plus que datées…

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