Mort d’un Rom…

J’avais beaucoup aimé Le quartier de la fabrique dont l’action qui nous emmenait dans les Balkans posait un regard tout en nuances sur la situation des villes et des populations, en particulier les Roms, lors d’une dernière décennie d’un vingtième siècle qui avait plongé les Etats de cette région dans le chaos.

Rivages a eu la bonne idée de rééditer Romicide, initialement paru en 2001, ce premier roman de Gianni Pirozzi, dont l’action est antérieure mais où on découvre deux des personnages qui apparaîtront par la suite.

Rennes en 1997. Un meurtre horrible a eu lieu. Un vieil homme, très certainement un Rom, a été retrouvé sauvagement assassiné à proximité d’une rocade, près d’un sentier marécageux. Roulé dans un tapis, l’individu a dû souffrir le martyre: on l’a torturé, les traits du visage du défunt ne laissent planer aucun doute. Rozenn, le lieutenant de police, décide alors d’interroger les gardiens des différents terrains d’accueil des gens du voyage afin, d’abord, d’établir l’identité du vieillard et, ensuite, de trouver les premiers éléments qui lui permettront d’entamer son enquête. Augusto Rinetti, un tout jeune trentenaire récemment divorcé et gardien d’un des dits-terrains, identifie le corps: il s’agit de Kertesc, un vieux Rom hongrois, arrivé depuis quelques mois sur les lieux. Un individu un peu à part qui ne logeait pas directement à l’intérieur du camp des voyageurs mais à l’orée de celui-ci. Peu de papiers en règles et, surtout ceux nécessaires à son admission manquant, Rinetti ne l’avait autorisé qu’à rester à proximité du terrain. Rozenn, homme fin et intelligent, propose alors à Rinetti un marché: ce dernier devra essayer de récolter quelques éléments auprès des autres forains, Roms ou Gitans du camp dont il a en charge la surveillance et le policier fera en sorte que le contrat précaire du gardien se pérennise. Réticent, Rinetti n’a cependant pas vraiment le choix, ce que Rozenn qui a étudié son dossier sait bien: il perdrait son droit de visite de jeune père divorcé auprès de son enfant car, sans emploi et dans l’impossibilité de s’acquitter de la pension alimentaire, son ex-femme ne laisserait pas passer l’occasion. Les deux hommes, que tout semble opposer vont alors, chacun à leur façon, tenter de reconstituer le fil des événements qui ont amené au meurtre du vieux Kertesc.

Une association de circonstances entre un flic plutôt intègre et qui n’entend pas clore un dossier dont sa hiérarchie se moque et un ex-activiste d’extrême gauche pour qui collaborer avec les flics s’apparente à coucher avec le diable mais qui, pour l’amour d’un enfant, est prêt à mettre ses principes en veille.

A partir de ce canevas simple, évident et parfaitement posé, Gianni Pirozzi réussit un roman à la fois intéressant, poignant et émouvant.

Intéressant car il nous fait pénétrer dans un monde qui ne nous est guère familier. Celui du peuple Rom et des terrains qui, en France, les « abritent ». Le lecteur est confronté à un univers où un peuple, ou plutôt plusieurs, cherche à perpétuer certains éléments de sa culture, à l’image des repas festifs le soir autour des braseros ou tout simplement le sens de l’organisation familiale et sociale des gens du voyage. En outre, grâce à une écriture limpide et à un ton qui s’approche de la neutralité, l’auteur envisage les souffrances, passées ou actuelles, de ces individus vus comme des êtres de seconde zone. Loin de tout manichéisme, Gianni ne pose cependant aucun regard angélique sur le peuple nomade: il dit les choses telles qu’elles sont, n’hésitant pas à lever le voile sur une forme de violence qui règne dans les camps, évoquant souvent la maltraitance que certains voyageurs font subir notamment aux enfants.

Poignant car, à l’instar de cette compassion à l’encontre des plus fragiles, Pirozzi nous livre aussi parfois les doutes ou les certitudes des protagonistes d’un drame qui finalement les touche tous à différents degrés. Rozenn veut à la fois comprendre et ne pas laisser passer cela, Rinetti dont l’idéologie égalitaire le porte vers les Damnés de la Terre trouve vite d’autres motivations que celles, toutes personnelles, à travailler avec l’ennemi de classe. Et ceci uniquement pour nos deux héros bien cabossés.

Emouvant car, encore une fois et j’insiste sur ce point, on ne ressent aucun pathos démesuré à la lecture de ce roman assez bref et pourtant terriblement efficace. Chacun a ses blessures ou ses contradictions ; tous luttent entre sens du devoir et sens des principes. Les personnages sont parfois victimes ou tortionnaires, parfois plus l’un que l’autre, toujours les deux. A différents degrés évidemment.

Des hommes complexes, nuancés, emplis de contradictions mais le plus souvent de bonne foi. Et c’est peut-être cela qui en constitue le drame.

Si ce Romicide présente quelques faiblesses – on aurait aimé, par exemple, que tout ce qui nous a plu soit plus creusé Gianni Pirozzi a cependant établi les fondations d’une oeuvre qui s’est étoffée avec le temps et dont la lucidité et la justesse de vue nous satisfait. Vraiment.

Romicide de Gianni Pirozzi, Rivages/Noir (2010), 198 pages

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~ par cynic63 sur 11/06/2010.

4 Réponses to “Mort d’un Rom…”

  1. Je ne connais pas du tout cet auteur. et ta chronique m’a intrigué. Je mettrai donc ce premier livre sur ma liste d’achats.
    Si le monde des Roms t’intéresse et que tu voudrais en voir une autre perspective, je te conseille « Tsiganes » de Mario Bolduc, publié chez Libre Expression. un polar extraordinaire !!!
    Bonnes lectures

    • Merci pour les références. Gianni a écrit trois romans. Je recommande particulièrement « Le quartier de la fabrique ». Je n’ai pas lu « Hotel Europa ». Du moins pour l’instant

  2. J’ai découvert Gianni grâce à ce roman à sa sortie chez Coop Breizh. Très content qu’il trouve une nouvelle vie chez Rivages

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