Cauchemar guatémaltèque…

Patrick Bard connaît l’Amérique centrale. Ils nous le démontre encore ici avec Orphelins de sang, un grand roman à la fois poignant, documenté sans tomber dans le reportage journalistique et qui fait preuve d’une grande capacité d’analyse de l’Humain et des situations extrêmes qu’il doit parfois affronter au quotidien.

En 2021, Maya, fille adoptée du couple Mac Cormack, est ce qu’on appelle communément une adolescente à problèmes. De disputes récurrentes en automutilations, elle est en totale rupture avec des parents qu’elle ne supporte plus. Lors d’une crise survenue à table, elle fait comme d’habitude: elle s’enferme dans la cave du cossu pavillon que cette parfaite famille américaine possède et aperçoit, dissimulée comme un secret, une étrange boîte en fer. Elle découvre alors de nombreux papiers, coupures de presse entre autres, en espagnol. Ne maîtrisant pas cet idiome, elle fait appel à son petit ami afin qu’il traduise les contenus de ces écrits.

Quatorze ans plus tôt, dans la capitale guatémaltèque, Victor Hugo Hueso ne rêve que d’une chose: devenir journaliste afin d’assurer un salaire décent et la sécurité, tant matérielle que physique, à sa jeune famille. Pour l’instant, il est pompier et assure les relations avec la presse locale et nationale. Une presse friande de faits divers tous plus horribles les uns que les autres tant la mort paraît être une entité consubstantielle à l’existence de tout citoyen de ce pays d’Amérique centrale oublié de tous.

Ses journées se ressemblent car dès 17h commence la longue litanie des décès violents, de la rage urbaine qui broie du maras, ce membre de gang pour qui la mort est presque un métier, à l’ouvrière du textile d’une multinationale dirigée à la baguette par des capitalistes coréens ou occidentaux.

Ainsi, Hueso se rend sur ces différentes scènes de crime afin de photographier, de saisir sur le vif, si on ose dire, l’horreur paradoxalement banale de toute cette fureur. Au hasard, une affaire attire son attention: une Indienne est retrouvée morte, sa camarade se trouve dans le coma et un malheureux jouet gît sur le bas-côté. Il décide, alors que tout le monde, à commencer par des policiers débordés, désenchantés ou corrompus, se dit que cette affaire est d’une terrible banalité d’en savoir plus et se lance dans une véritable investigation. D’autant qu’Escarlet, la survivante, s’est réveillée et lui apprend que sa fille de dix mois a été enlevée.

Au même moment, dans le vrai monde de l’Amérique yuppie, Katie et John Mac Cormack désespèrent. Toutes leurs tentatives pour avoir un enfant se soldent par des échecs. La médecine n’ayant pu assister le couple dans son désir d’enfant, il s’est tourné vers la seule solution restante: l’adoption. Les Mac Cormack y étaient presque: un petit roumain devait bientôt leur être confié mais avec l’entrée de la Roumanie dans l’U.E, le pays a décidé d’interdire les adoptions à l’étranger.

Un peu par désoeuvrement, mais aussi parce qu’il en va de la survie de son couple dont les fondations ont été endommagées par la répétition des déceptions, John entrevoit, à l’issue d’une nuit à surfer sur le net,  l’ultime solution: l’Amérique centrale. Il a, en effet, découvert que les choses pouvaient aller vite, qu’un enfant pouvait leur être confié rapidement et en toute légalité. Du moins selon l’agence qui se chargera de leur trouver le petit être qui sauvera son mariage.

Malgré les descriptions et les scènes à la violence parfois insupportable, à l’image de ce rêve comateux d’Escarlet qui revoit les images fortes de son enfance, notamment ce jour maudit où les soldats sont venus se venger des guérilleros sur les habitants de son village ou encore le récit introspectif d’Edwyn, l’un des rouages de cette terrible mécanique, qui nous permet de saisir tout le conditionnement subi par certains jeunes afin qu’ils deviennent de véritables machines à tuer, on ne peut pas vraiment dire que le roman de Bard constitue un polar ou un thriller au sens strict. Et, effectivement, c’est bien à l’autopsie d’un monde que se livre l’auteur. D’abord d’un Tiers-Monde, dont on nous dit un peu trop souvent dans les médias ou ailleurs qu’il ne faut plus l’appeler comme cela, qu’on savait à la dérive certes mais pas aussi irrémédiablement embourbé, tels ces bidonvilles emportés par les glissements de terrain, dans un passé qui lui refuse de regarder vers un avenir ne serait-ce qu’acceptable. Si certains ne font que du business en kidnappant des enfants, si le Guatémala est gangréné par une classe politique au mieux incompétente, au pire partie prenante de ce désastre, d’autres s’interrogent, se battent comme ces femmes qui refusent le caractère inéluctable des violences qu’elles subissent ou bien comme Victor qui croit que tout ce cauchemar se terminera un jour.

Ensuite, d’un monde occidental – ici les Etats-Unis, mais on se demande légitimement si dans un autre contexte géopolitique, Bard ne pourrait pas parler des bobos français – fier de son confort, de sa réussite financière à un point tel qu’il estime légitime de tout acheter, de ne pas regarder ses ouvriers sans-papiers qu’il emploie sans vergogne, égoïste jusqu’à la goujaterie mais aussi qui laisse pendre l’épée de Damoclès des objectifs d’entreprise sur la tête de ses cadres.

Et c’est bien là que Bard tente, souvent avec réussite, de toucher à l’universel, à ce qu’il y a dans l’Homme, pas dans sa Nature mais dans son rapport à l’Autre, d’Ici ou d’Ailleurs, qui, malgré les blessures du présent, du passé et les fêlures à venir, demeure indestructible. Un passé peu reluisant pour certains personnages qui apprendront, souvent pour leur malheur, que des pans entiers de leur histoire personnelle ou familiale leur ont été cachés (Victor Hugo et Katie devront faire face à de terribles révélations), un présent dont on se demande comment ils peuvent le supporter et un avenir pas forcément tout tracé que ce soit pour le Guatémaltèque ou l’Etatsunien….

Evitant l’écueil du reportage journalistique qui se voudrait tentative littéraire , notamment parce que la majorité des informations tant sociales qu’historiques relatives au Guatémala nous sont données par la voix de vrais beaux personnages (« beaux » ayant ici le sens de « véritables ») jamais caricaturaux mais pétris d’humain, Orphelins de sang nous propose une vraie enquête, voire une quête, servie par une écriture sans fioriture, qui nous emmène des deux côtés des Amériques, qui nous raconte une histoire aux nombreuse ramifications comme elle nous replonge dans l’Histoire. Un vrai roman noir qui fait mal mais qui donne la sensation de ne pas avoir entrepris ce voyage au bout de l’Enfer pour rien.

Orphelins de sang de Patrick Bard, Editions du Seuil (2010), 331 pages + postface

Bibliosurf:http://www.bibliosurf.com/Orphelins-de-sang

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~ par cynic63 sur 07/06/2010.

8 Réponses to “Cauchemar guatémaltèque…”

  1. J’ai entendu parler de cet auteur, notamment avec « La frontière » que j’espère lire pendant mes vacances, ça a l’air très fort.

    • C’est en effet très fort. Mais attention: c’est extrêmement violent surtout parce tout est présenté assez froidement ici

  2. Il faut que je le lise. J’ai adoré « la frontière » et ai lu la plupart des livres de P Bard qui est qq’un de très gentil, par ailleurs..

  3. Je ne savais pas qu’il y avait un nouveau Patrick Bard, va falloir que j’aille faire un tour en librairie …
    Et visiblement c’est toujours aussi fort.

  4. Christophe, je suis particulièrement heureux de la teneur de ta chronique. Ce livre m’a totalement scotché à sa sortie et je l’ai prêté depuis à un très grand nombre d’amis. Beaucoup, malheureusement ont reculé devant l’épouvantable noirceur qui s’en dégage. Avec « Noon Moon » de Kemp, ce sont les deux romans à lire impérativement chez cet éditeur…

    • Merci. C’est en effet un livre qui scotche comme tu dis. Et j’ai aussi recueilli une réaction de recul devant tant d’horreur. Il faut savoir cependant regarder les choses il me semble. Et là, on peut dire que c’est une belle réussite. Je vais ajouter un lien vers ton papier car je l’avais oublié!!!!

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