Back to Memphis…

Deuxième volume de la série Hunter, Cripple Creek nous permet de renouer avec les personnages et l’atmosphère déjà perçus dans Bois Mort. Cependant, si j’avais émis quelques réserves, essentiellement de style sur le premier opus, mes restrictions se sont toutes effacées à l’occasion de la lecture de cette réédition chez Folio Policier.

John Turner, le narrateur-héros au passé tortueux, semble avoir trouvé sa place au sein de cette petite communauté en endossant le rôle de shérif-adjoint, consacrant ses nombreux temps libres à la contemplation sur la véranda de sa modeste maison. Un soir, Don Lee, le shérif intérimaire, arrête un chauffard dans les rues de leur petite ville. L’homme se montrant un peu retors et surtout en état d’ivresse, il se retrouve en cellule pour le reste de la nuit. Rien que très banal sauf que le coffre de son automobile contient 200 000 dollars. Judd Kurtz, le conducteur en question, reste silencieux: il ne répond à aucune question et ne fournit aucune explication. L’équipe lance donc les recherches habituelles. Si l’événement est quelque peu incongru, il n’en est pas pour autant exceptionnel. En tous cas, jusqu’à ce que Turner ne découvre en arrivant au bureau les corps de June, l’une de leur secrétaire et fille de Lonnie Bates, le shérif précédent, et de Don Lee, étendus sur le sol, blessés assez sérieusement et leur prisonnier envolé. Une évasion qui a obligatoirement nécessité une aide extérieure. Turner ne dispose que d’un indice: la carte d’un consultant financier de Memphis…

Voilà donc l’argument de Cripple Creek. Un argument posé, donné en moins de cinquante pages par James Sallis. Un argument qui va surtout ramener concrètement Turner vers une ville qu’il avait pourtant choisi d’oublier, lui qui en a des années durant parcouru les rues alors qu’il était membre des forces de l’ordre de la cité du Sud, bien avant ses années de prison. En fait, c’est bien de cela qu’il s’agit ici: d’un retour vers le passé ou plus exactement d’un passé qui se refuse à s’effacer pour le héros.

D’abord par ces quelques jours durant lesquels il essaie de démêler à la source les fils de l’histoire, ensuite par l’apparition de sa fille qui a décidé de quitter sa ville, Seattle, pour renouer avec un père qu’elle ne connaît pas. Un passé qui, tel un souvenir enfoui, ressurgit en la personne de Lou Winter, un meurtrier d’enfants qui attend une exécution imminente et que Turner avait à l’époque arrêté. Tels des spectres qui refusent de le laisser en paix, les événements et les êtres s’accrochent à Turner qui, dans ce roman, fait preuve d’un sang froid étonnant mais se montre également capable de violence lorsque les choses tournent mal, à l’image d’une scène où il n’hésite pas à se servir de son arme face à un gros bonnet de Memphis.

Cependant, il ne s’agit pas simplement de fantômes surgis de temps anciens dans Cripple Creek mais d’une véritable mutation des êtres, à l’image de ces cigales qui sortent de terres après des années de vie souterraine. Comme elles, Turner, J.T, sa fille, ou encore Val, la petite amie de celui-ci, se transforment, arrivant à un « crossroad« , obligés de choisir la direction à emprunter. Par pour construire quelque chose d’immuable mais simplement pour continuer.

En outre, si l’intrigue principale paraît quelque peu famélique tant elle semble être au second plan, Sallis nous parle surtout des êtres, de la quête du sens ou de celle de l’oubli. Chacun se cherche un but, tente de faire parler ce qui lui arrive ou interpréter les paroles comme les silences, tant ces derniers occupent une place de choix dans l’écriture de l’auteur.

De plus, Sallis ne rechigne pas à décrire par des phrases simples une nature rude, âpre et parfois aride ou à poser un regard souvent acerbe sur une vie urbaine que Turner a choisi de quitter. Une écriture efficace et directe mais plus indolente que sèche.

Sallis n’est pas un écrivain qui vous secoue, qui vous maltraite par la virulence de sa plume. Il met simplement en adéquation sa prose avec son propos, sa narration avec sa fiction. On traverse ce roman comme on passe un après-midi tranquille dans un jardin, à siroter des bières et écouter de vieux blues joués par des amis alors que les orages de fin de journée menacent…

Une écriture qui peut dérouter mais qui n’en demeure pas moins digne.

Cripple Creek (Cripple Creek, 2005) de James Sallis (trad. Stéphanie Estournet et Sean Seago), Folio/Policier (2010), 234 pages

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~ par cynic63 sur 04/06/2010.

6 Réponses to “Back to Memphis…”

  1. Ce n’est donc pas tant un roman policier si je comprends bien, qu’un roman d’ambiance et un parcours psychologique…

  2. L’intrigue policière est en effet au second plan. Je ne dis rien de la fin qui ramène l’ensemble dans le Noir. C’est un roman d’ambiance oui mais aussi un roman sur le silence comme l’identité (je fais court car c’est plus compliqué que cela)

  3. Merci pour cette chronique bien alléchante. J’adore ce genre de roman où tout est en subtilités et en nuances, quand le noir prend des teintes de gris pour revenir vers le grand noir de la fin du récit !!!
    Bonnes lectures !!!

    • Merci pour ta visite. Sallis n’est pas forcément « aimable » au premier abord. J’avais peiné sur le premier. Je trouve que ça s’apprivoise. Et « Salt river », le dernier est encore meilleur…

  4. C’est un roman noir et c’est un James Sallis, c’est-à-dire que moi, j’arrive à entendre le blues qui accompagne (l’absence d’) l’action.

    Donc, oui Ys, c’est un put* de roman d’ambiance…

    • Salut Philippe. Merci de m’avoir convaincu de m’accrocher à Sallis…Ce n’était pas gagné au départ mais j’en retire vraiment quelque chose. Et moi qui suis un rocker radical, je peux te dire que je me fonds sans problème dans son blues…

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