Je te tiens…

Bon, et bien, il va être difficile de vous présenter ce deuxième roman de Iain Levison de manière claire et concise. Une canaille et demie est d’abord sorti dans sa traduction française en 2006, aucun éditeur américain n’en ayant au préalable voulu. Lorsque le roman fut édité en anglais, il ne s’appelait plus Tiburn, son titre original, mais Dog eats dog; Tiburn étant cependant le titre que l’éditeur allemand avait, lui, décidé de conserver. Vous me suivez? C’est compliqué? Et bien, c’est à l’image de cet atypique écrivain qui, non content de nous truffer ses romans de vrais morceaux d’humour noir, a dû bien rigoler en voyant cet imbroglio éditorial dont il a été bien involontairement la cause.

Cette introduction étant faite, qu’en est-il du contenu de ce deuxième roman de l’américano-écossais?

D’abord des personnages: A ma droite, la petite trentaine étincelante, les fringues impeccables du prof de Province qui aspire à de hautes destinées universitaires. J’ai nommé Elias White. Prétentieux, prêt à tout pour se faire remarquer par les Mandarins qui occupent les Chaires d’Histoire dans les facs américaines ou les revues spécialisées, notre bonhomme semble avoir trouvé le sujet polémique à souhait: « Et si Hitler avait raison? ». Il lui a suffi de faire, au sens strict, les poubelles de la bibliothèque d’une Université allemande pour avoir la lumineuse idée de proposer cette thèse si politiquement incorrecte.

A ma gauche, la trentaine bien entamée, un parcours de délinquant qu’une erreur judiciaire à ses dépens lui a fait entamer, bon connaisseur de la prison où il s’est endurci tant physiquement qu’intellectuellement, car le marlou a totalement oublié de laisser ses neurones au parloir, j’ai nommé Philippe Dixon. Malin, intelligent, fin psychologue et aspirant à se retirer en Alberta alors que la majorité de ses collègues braqueurs rêveraient plutôt des seins silliconés des bimbos floridiennes ou californiennes, c’est un individu calme et non-dénué d’humour.

Au milieu, fatiguée de passer toujours après ses collègues pour les promotions pour la simple raison qu’elle n’a pas ce qu’il faut dans le pantalon, Denise Lupo. Une flic qui porte bien son nom: elle ne chasse pas forcément en meute mais lorsqu’elle a flairé sa proie, elle la file jusqu’à épuisement. Elle a bien appris ses techniques de chasse au FBI qui, ingrat, ne pense jamais à elle quand un poste intéressant se libère et ce, malgré son expérience.

Voilà donc les trois protagonistes principaux de cette tragicomédie qui va se dérouler sous le ciel de Tiburn, petite ville du New Hamsphire, lieu de résidence de White, endroit où des circonstances fâcheuses vont mener Dixon, et territoire de chasse de Denise qui remonte la piste d’un billet dont on est sûr qu’il est issu de ce même cambriolage. C’est bien Tiburn qui sera le théâtre des opérations, le lieu où ces trois destins vont se croiser, se rencontrer, se côtoyer. Jamais en même temps, ou presque, évidemment.

Dixon commet un ultime braquage en compagnie d’équipiers peu efficaces. Le résultat est un fiasco presque total. Presque car, unique survivant de l’opération, il parvient quand même à s’enfuir en compagnie d’un joli magot. L’homme étant, comme on l’a dit, intelligent, il prend bien soin de choisir sa destination, de brouiller les pistes changeant, parfois avec fermeté, de véhicule . Grâce à cette cavale hautement calculée, il échoue de nuit à Tiburn, New Hampshire. C’est là qu’il décide de se poser pour quelques temps, histoire de se refaire une santé mise en danger par une vilaine blessure par balles contractée lors de sa fuite. Observant discrètement par la fenêtre d’une maison qui lui conviendrait très bien comme lieu de villégiature, il découvre une drôle de scène: un homme est en train d’avoir des relations que la morale et la loi réprouvent avec une adolescente dans son salon à peine éclairé. Saisissant lors du départ de la gamine que cette dernière est la fille des voisins et que son amant est un professeur, Dixon se sent en position de force: il va faire chanter l’immoral enseignant en le forçant à le loger dans le sous-sol de sa maison. Elias White, puisque c’est de lui dont il s’agit, n’a guère le choix: c’est héberger le délinquant ou risquer lui -même d’en devenir un. Un marché est donc conclu entre les deux hommes. Dans quelques jours, si tout va bien, Dixon reprendra sa route en direction de son rêve et White pourra continuer à espérer la gloire, tout en s’octroyant quelques petites séances privées avec de charmantes et insipides étudiantes obnubilées par leurs notes. Le FBI, s’étant fait une spécialité de contrecarrer les plans sinistres des mauvais Américains, entendra bien récupérer le butin et dépêcher devant la Loi les coupables. Le Dieu Dollar numérotant ses ouailles, la mission des fédéraux est dans l’ordre du réalisable.

Levison, qui a forcé le trait humoristique par rapport à son premier roman, n’épargne rien. Et à commencer une des grandes valeurs du rêve américain: le travail honnête du bon citoyen qui, à la sueur de son front, occupe sa place dans une communauté qu’il doit servir. Rien de tout ça ici. White est bien égocentrique pour cela, au contraire de son père qui lui n’a passé sa vie qu’à tenter de se faire tout petit, il voit les choses en grand. Dixon, lui, se débrouille comme il peut avec ce que le système lui a laissé comme chance, si on peut dire. Denise, elle, ainsi qu’on l’a dit plus haut, n’a pas eu le renvoi d’ascenseur qu’elle aurait pu espérer. Qu’importe, le Paraître prendra la pas sur l’Etre. C’est par une écriture truffée de bons mots, aux dialogues acerbes autant que burlesques que Levison nous joue sa mélodie en sous-sol version Nouvelle-Angleterre. Le lecteur sourit, rigole, se marre pour mieux se retenir de vomir sur des individus qui, finalement, utilisent autant la cupidité que l’honnêteté des autres pour obtenir la meilleure place qui, estiment-ils, leur revient tout naturellement. Certains sont certes plus écoeurants que d’autres. Normal…

Par cet immoralisme apparent, ce cynisme de haut-vol, l’auteur nous en dit, une nouvelle fois, beaucoup plus que s’il frappait du poing sur la table. L’humour noir est décidément une arme de destruction massive entre les mains de Levison.

Une canaille et demie (Tiburn, 2006) de Iain Levison (trad. Fanchita Gonzalez Battle), Liana Levi/Piccolo (2007), 238 pages

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~ par cynic63 sur 14/05/2010.

3 Réponses to “Je te tiens…”

  1. Petit message personnel à CYNIC 63,

    J’aimerais aller plus souvent sur ton blog, pour lire tes billets variés et souvent nombreux, mais j’ai un petit problème avec la police qui est un peu trop petite, et ça me fatigue rapidement les yeux. Sur fond noir ne serait-il pas possible de mettre les caractères en jaune ça ressortirait le texte, sans changer la police que tu as choisi? Pourtant je suis jeune … j’espère que tu ne prendras pas mal ma suggestion. Tes billets ont l’air intéressant mais il m’est difficile de les lire jusqu’au bout … Je souhaite longue vie à « NOIR DESSEINS » Amitiés, MIC.

    • Je vais certainement modifier le CSS mais il faut attendre un peu…je ne suis pas très fort en manip.
      En attendant, si tu cliques sur le titre de l’article il s’affichera pleine page.
      Et pas de problème avec toutes les suggestions: elles sont bienvenues.
      A bientôt

  2. Ah! très bien, mon petit problème est enfin réglé! Merci de m’avoir répondu à bientôt MIC.

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