Heart of stone…

Amateurs de romans peuplés de personnages à la psychologie tordue mais terriblement humains dans leur fragilité même, d’ouvrages faisant la part belle aux histoires d’amitiés autant qu’à celles sur l’aveuglement consécutif aux sentiments, d’écriture rentre-dedans qui ne recule devant aucune trivialité ni acidité, du moment que celles-ci ne soient pas gratuites, voilà ce qu’il vous faut en cette période de « Toussaint en mai ».

Premier effort littéraire long de Joolz Denby, une artiste protéiforme de la scène alternative anglaise, Stone Baby, initialement paru en 1998, est un roman d’atmosphère doublé d’un thriller inquiétant (le sanguinolent en moins).

Lily Carlson, la narratrice, est une jeune femme métisse qui fut abandonnée encore bébé et adoptée par des gens qui s’avérèrent être des parents aimants. Pas foncièrement perdue, quoiqu’ un peu instable, elle fait la connaissance de Jamie Gee qui se révèle être une artiste de talent par pur hasard. En effet, Jamie envoûte littéralement le public quand elle monte sur scène, exécutant des performances de stand up totalement improvisées. Fascinée par cette jeune femme au physique et à l’apparence vestimentaire particuliers, Lily semble trouver sa voie comme un but dans sa morne existence bradfordienne: elle sera le manager de Jamie, s’occupera de tout ce qui touche à sa carrière, de près comme de loin.

Elle emménage donc chez celle qu’elle considère déjà comme sa presque soeur, dans une vieille maison de Bradford qui suinte d’humidité et qu’occupe également Mojo, un quasi-transexuel qui n’a pas totalement sauté le pas, personnage sympathique, qui assume autant qu’il peut son orientation comme le rejet de ses parents. Finalement, les colocataires forment bien une nouvelle famille, même si Lily ne renie pas la sienne, ni ne compte couper totalement les ponts avec elle.

Surtout, il y a Gabe. Le roadie ange-gardien de Jamie, qui la connaît depuis si longtemps et qui sait tout d’elle. Ou presque. En tous cas, l’horrible vérité de la jeunesse d’une gamine née dans un milieu hostile, au sein d’un couple qui détestait les enfants, autant que les étrangers. Et ce n’est pas le terrible Oncle Ted qui gardait la jeune Jamie quand ses parents avaient mieux à faire que de s’occuper d’elle qui pouvait servir de repère, de modèle à un être en construction ou en recherche d’accomplissement personnel.

Lily prend ses marques, se trouve à son aise parmi tous ces gens, se bâtit une existence toute dévouée à Jamie, gère sa carrière d’une main ferme, repoussant les petits magouilleurs minables d’un milieu qui l’est tout autant. Et puis Jamie est une jeune femme douce, attendrissante, doublée d’une artiste qui n’est jamais meilleure que lors de ses improvisations devant un public hostile, au premier rang duquel on trouve les machistes avinés des week end. La beauf attitude version Yorkshire en fait.

Parallèlement, Lily a aussi ses propres blessures, ses hésitations toutes personnelles, ses doutes, ses secrets, à commencer par un amour pour Gabe qu’elle ne peut avouer. Pas le temps, ni le courage de se déclarer surtout après l’apparition de Sean qui devient le nouveau petit-ami de Jamie, un séducteur dissimulateur et manipulateur. Le danger guette l’artiste. Lily en est certaine et fera tout pour protéger l’équilibre de leur duo, duquel elle ne sépare d’ailleurs ni Mojo, ni Gabe. La vérité dépassera les pires craintes de la narratrice qui a vu juste dans le jeu du bellâtre. A part peut-être les atouts que ce dernier cachait dans sa manche…Des atouts imprenables…

Roman construit habilement, proposant autant un crescendo d’angoisse qu’une descente dans l’horreur, Stone baby est un vraie réussite. Balayant les thèmes du traumatisme initial qui conditionne nos actes de tous les jours, de la dissimulation et de la manipulation, du manque de discernement dont on fait preuve face à l’adversité, ou de la sexualité déviante ou atypique, Joolz Denby raconte, en outre, avec minutie, dans une langue argotique non dénuée d’humour, les itinéraires de deux jeunes femmes dans le milieu du spectacle de la fin des années 80. L’auteur fait preuve d’une grande finesse d’analyse lorsqu’il s’agit d’évoquer les sentiments, positifs ou non-avouables comme la jalousie, inhérents à toute relation d’amitié ou amoureuse.

Pour continuer, l’auteur pose la question de la responsabilité de l’individu lorsque l’inavouable vérité apparaît ainsi que l’ostracisme que l’on subit lorsqu’un proche s’avère être un individu diabolique. Comme si, finalement, l’avoir côtoyé faisait de nous des coupables au même titre que lui. Surtout aux yeux d’une presse poubelle et des bons citoyens voyeurs et vindicatifs qui ne comprennent pas que Jamie Gee ne pouvait ni voir, ni savoir…

Enfin, par la forme adoptée ici –le roman se présente comme une longue mise au point  « post-drame » de la part de Lily -, le lecteur ressent cette longue et irrésistible déchéance, le masochisme de Jamie qui, faute de références autres, ne peut que se laisser entraîner. Malgré elle…

Stone baby peut déranger mais aussi, par cette infinie tendresse qui se dégage de certains personnages, rassurer. Etonnant…

Stone baby (Stone baby, 1998) de Joolz Denby (trad. Thomas Bauduret), Folio/Policier (2010), 382 pages


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~ par cynic63 sur 11/05/2010.

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