Noir Limousin…

« Support your local record store!!! » clamait un vieux slogan de l’underground musical. Appliquons-le au monde de l’édition avec cette première livraison des Editions Ecorce, une maison indépendante de la région creusoise, et à Retour à la nuit d’Eric Maneval, première livraison noire de cet éditeur.

Antoine, le narrateur, est un jeune trentenaire qui occupe la fonction de veilleur de nuit à « La Clairière », une maison d’enfants en difficultés, en rupture ou traumatisés. Il apprécie ce travail  parmi ces jeunes qu’il comprend- au grand dam des éducateurs qui n’aiment pas qu’on piétine leurs plates-bandes -, le cadre de cette maison –perdue au milieu de bois – ainsi que cet emploi nocturne qui lui permet de rester seul le plus possible. En effet, Antoine est plutôt du genre peu liant et apprécie la solitude à un point tel qu’il habite également dans un hameau de la Creuse. S’il n’y avait Ouria, adolescente résidente du foyer, qui ne le collait un peu trop, ce serait parfait.

Une nuit, alors qu’il regarde la télé à son poste de travail, il tombe sur une célèbre émission du service public consacrée aux grandes affaires criminelles. Ce soir-là , on évoque celle imputée à’un nommé Finbacher, en prison depuis plus de 10 ans pour un infanticide et qui clame son innocence. Récapitulant les zones d’ombre de cette histoire, le présentateur diffuse le portrait-robot d’un homme que d’aucuns auraient présenté comme suspect. L’écran dévoile à Antoine un visage qui le replonge dans son propre passé: Il reconnaît celui qui l’avait sauvé d’une noyade lorsqu’il avait huit ans et qui l’avait tailladé, lui laissant d’ignobles cicatrices sur le torse et le dos. Une sorte de psychopathe qui, sous prétexte de retirer des morceaux de bois qui le transperçaient comme des éclats de verre, l’avait tout bonnement torturé. Antoine a tout fait pour l’oublier. Seuls les cauchemars l’empêchent de le chasser de sa conscience. Et si cet homme sur l’écran de la télé était le meurtrier de l’enfant? Après tout, il s’en est bien pris au narrateur qui aura, lui, juste eu la chance de ne pas être assassiné. Mais alors, si tout cela est vrai, Finbacher croupit en prison pour rien et le coupable court toujours. Antoine, décidé autant à apporter son concours à la justice qu’à trouver enfin le repos, contacte alors Lavergnie, un journaliste de Limoges qu’il a connu autrefois. Un homme plutôt cynique, alcoolique de surcroit, mais qui a le mérite de bien connaître l’affaire Finbacher ainsi que Poinsonnet, l’ambitieux avocat de ce dernier. Journaliste et avocat se débrouillent pour rouvrir l’affaire, remettre la police sur le coup. La traque du suspect peut donc débuter et Antoine va être sollicité plus qu’à son tour….

Une écriture efficace, limpide, qui fait cependant la part belle aux analyses psychologiques, aux réflexions comme à un regard bienveillant sur le drame personnel vécu par son narrateur. C’est, pour aller vite, ce qui marque à la lecture de ce roman de Maneval. Il ne s’agit pas ici, malgré la brièveté de l’objet, de donner dans l’épure ou la sécheresse de la prose « behavioriste ». L’auteur a choisi, il me semble, de réserver un traitement particulier à son personnage principal, pointant ici certains traits de sa personnalité brisée, relevant là les éléments de son quotidien a priori satisfaisant, ou soulignant plus loin sa lucidité quant à la vie de ces enfants maltraités qu’il surveille.

Le romancier réussit un double défi: Tout d’abord, il ne se laisse jamais aller à la facilité d’un voyeurisme sanguinolent ou pervers alors que le sujet lui en donnait l’occasion. Il aurait, effectivement, pu se repaître de descriptions ou de visions complaisantes. Il préfère suggérer, se réservant la liberté de charger son atmosphère quand cela s’avère nécessaire. Ensuite, il captive son lecteur du début à la fin. Entre autres, on citera le choix du récit de l’accident d’Antoine en ouverture et le coup de massue d’une chute magistrale et étonnante. On ne lâche pas Retour à la nuit avant ses derniers mots. La  concision du propos conjuguée à la maîtrise de la construction romanesque dont Maneval fait preuve contribuent à l’intérêt comme au plaisir du lecteur.

Si on souscrit à un roman, répétons-le: plus que recommandable, qui résonne encore longtemps après qu’on l’ait refermé, si on est sensible à ce regard posé sur un narrateur largement « cabossé par la vie » ou bien aux petites piques lancées sur la cupidité de la presse ou le besoin de notoriété de certains avocats, on est plus réservé quant à la crédibilité de certains points, à l’image de l’intervention de cette médium comme auxiliaire de police, ou encore sur la facilité un peu trop criante avec laquelle certaines choses finissent par se produire (je ne dirai rien de plus car cela est lié à un point essentiel de la résolution de l’histoire).

Ceci étant posé, il n’en demeure pas moins que Retour à la nuit est une réussite, un bel exemple de roman court qui laisse coi. Attendons donc ce qu‘Eric Maneval et les Editions Ecorce nous réservent pour la suite. On garde avec attention un oeil sur eux.

Retour à la nuit d’Eric Maneval, Editions Ecorce/Noir (2009), 120 pages

L’avis de Jean Jean http://moisson-noire.over-blog.com/article-retour-a-la-nuit-eric-maneval-48093524.html

Le site des Editions Ecorce http://www.ecorce-edit.com/

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~ par cynic63 sur 05/05/2010.

9 Réponses to “Noir Limousin…”

  1. C’est une maison d’édition qui commence bien, on dirait.

  2. Pas une personne à qui nous ayons conseillé le bouquin n’a été déçue. J’en parlais encore hier avec le libraire de l’Etoile Polar à Nantes. Sinon, Duclock a réalisé une interview de l’auteur ici.

    • Pas déçu non plus (à part les petits détails que je signale en fin de papier). Par contre, je ne vous ai pas remerciés…Je n’assure pas un cachou. Je vais faire un petit post sur Fondu et j’inclurai les remerciements dedans…

  3. Ah, désolée le lien a sauté… http://duclock.blogspot.com/2010/05/eric-maneval-interview.html

  4. T’inquiète, le principal sur ce coup-là c’est de faire connaître ce roman !

  5. Incroyable comme le monde est petit, cynic63 ! J’arrive chez vous depuis le blogue de Jérôme Leroy, et je tombe aussitôt sur ce billet, alors qu’Éric Maneval est l’un de mes meilleurs amis et que cela fait des mois que je me promets de chroniquer cet excellent roman ! Je me permets de signaler que le premier, Eaux (éditions de l’Agly, hélas épuisé) est tout aussi bon, encore plus épuré. De même que la nouvelle qui clôt le recueil Polychrome : blanc (téléchargeable sur le site des éditions Écorce), qui forme une sorte de codicille en abyme à Retour à la nuit.

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