Drive blind…

Qu’on se rassure tout de suite: Si on n’aime ni Stephen King, ni les bolides façon American Graffiti, ni les différentes drogues plus ou moins dures, pas plus que la junk food américaine, et bien, on peut lire Speed Queen de Stewart O’Nan sans aucun problème. Et je vais essayer de montrer pourquoi.

Marjorie, la Speed Queen en question, se livre à un long retour sur sa vie au cours d’une confession, délivrée sous forme d’interview donnée à King, du fond de sa cellule du Couloir de la Mort. Elle a vendu, sous les conseils de son avocat, son histoire au romancier à succès  afin d’assurer un avenir à Gainey, son fils.

Elle est encore jeune mais n’a plus aucune perspective d’avenir car c’est ce soir qu’elle va mourir par injection dans la prison d’Oklahoma où elle attend depuis huit ans.

Mais, avant tout, qui est Marjorie? Quels sont les actes, crimes ou délits, qui l’ont amenée là? Quelle est sa version des faits? Quel regard porte-t-elle sur ceux-ci?

Marjorie est la fille unique d’une famille banale, plutôt dans la moyenne d’une Amérique provinciale et peu cultivée. Elle a passé ses premières années dans une petite maison le long de la Route 66- dont Marjorie connaît les paroles de la chanson éponyme -, isolée de ses voisins de plusieurs kilomètres, jusqu’à ce que ses parents déménagent pour la ville. Pas une grande certes, mais c’est déjà beaucoup de se retrouver dans une cité-dortoir, constituée de petites maisons, pour une gamine qui a grandi au bord de la route. Au propre comme au figuré.

Peu intéressée, en tous cas pas concernée, par les études, Margie va commencer par enchaîner les petits boulots de serveuses, essentiellement, quitter un foyer désormais réduit à sa mère suite au décès de son père, cohabiter avec deux copines guère plus stables qu’elle. Alcool, rigolade et bon temps. La belle vie en somme…

Alors qu’elle travaille dans une station-service, elle fait la connaissance de Lamont, un dealer doublé d’un véritable dingue de voitures américaines customisées. Sous le charme d’un jeune homme guère plus âgé qu’elle, Margie ne va pas tarder à se mettre à la colle avec lui, prémice à un mariage rapide et à une grossesse toute aussi prompte. Les deux amants, pas encore terribles mais déjà plus que limites, ne rentrent cependant pas dans le rang. Leur quotidien est rythmé par la mauvaise bouffe, les affaires de Lamont qui traitent des commandes de plus en plus importantes et les boulots de serveuse de Margie. Et ce qui doit arriver va se produire: la jeune fille se retrouve en détention, par un concours de circonstances fâcheux, à cause de son addiction aux substances illicites, si on peut dire.

C’est là qu’elle fait la connaissance de Natalie, une fille qui va s’avérer moins faible qu’au premier abord, surtout quand elle viendra habiter chez le couple à sa sortie de prison. Les deux femmes, devenues amantes lors de leur détention, continueront à entretenir une relation amoureuse, qui repose principalement sur une sexualité proche du SM, à l’abri des regards d’un Lamont, peut-être pas si dupe et innocent que cela. Un vrai-faux trio qui mène une existence un peu plus excitante d’autant que les affaires du « mâle » se développent, sont florissantes et stables. Malheureusement, ils sont cambriolés et les voleurs sont venus à dessein: ils ont raflé toute la drogue planquée dans l’appartement. Lamont doit rembourser et vite car le « grossiste » n’est pas patient, comme il l’apprendra à ses dépens…Le trio, auquel il convient d’ajouter Gainey, prend la route dans le but de se refaire. Un ou deux braquages, pas plus.

Evidemment, c’est le début de l’engrenage infernal qui fera passer les personnages de la délinquance au crime de sang…

Par une écriture largement oralisée, truffée de références, Stewart O’Nan donne naissance à un roman qui peut dérouter, tellement le parti-pris de laisser s’exprimer une femme parfois monolithique dans ses analyses et sujette à des digressions parfois à la limite du non-sens ou souvent résonnant comme une obsession, notamment quand elle évoque les différents modes d’exécution des condamnés, constitue un exercice ardu, mais qui ne manque ni de charme ni d’intérêt. Surtout quand l’exercice en question est brillamment mené.

D’abord parce qu’on perçoit ici tout le vide de protagonistes dont les objectifs se limitent à gagner de l’argent pour trouver de l’essence, se gaver de nourriture et de speed et avaler des bornes. Le tout saupoudré de sexe sur fond de rock and roll, des Ramones à Hüsder Dü sans oublier le MC5 (ça, c’est plutôt bien!!!).

Ainsi, le lecteur en apprend des tonnes sur les différentes enseignes de fast-food –je me garde de parler de la chaîne Sonic...-, ainsi que sur les produits phares vendus par chacune d’elles, les modèles de voitures et la composition moyenne du frigo des acteurs de ce drame violent. Là encore, on peut se trouver submergé par un tel flot de noms étranges, par cette profusion de termes à l’apparence de litanie mais, contrairement à certain auteur français à succès qui nous fait subir son obsession des listes car il lui faut bien nous les « sortir », O’Nan ne nous inflige pas tout cela en vain. Il est bien question ici de révéler la vacuité, le vide ou la ronde sans but de jeunes adultes, non pas perdus, mais à côté de la plaque; une nuance de taille selon moi.

Margie, en outre, fuit ses responsabilités: Puisqu’elle n’a assassiné personne, elle est innocente. C’est Natalie qui a tué, tellement elle était perverse; Lamont n’était pas dans son état normal. Elle n’a rien d’autre à ajouter et, effectivement, tout au long de son récit rétrospectif, elle n’infléchira du moindre degré cette position, reconnaissant, néanmoins, l’horreur de ce qui s’est passé, compatissant avec les victimes et acceptant son sort comme une expiation et un soulagement pour leurs proches . De toute façon, King en fera certainement une bonne histoire, dramatisera comme il se doit les faits.

L’avenir de son enfant étant assuré, Marjorie peut partir. Dieu saura l’accueillir, Lui qu’elle a retrouvé dans sa cellule.

Un roman prenant à condition, encore une fois, qu’on en accepte la forme, qui raconte la fuite en avant et surtout la cécité ou l’aveuglement des sentiments. D’une famille, d’un mari idéalisé ou d’une amante pour Marjorie.

Ps: on remarquera que Philippe Garnier (tiens, tiens), qui avait délaissé sa plume rock en 1998 (première édition française du roman) pour celle de traducteur, a judicieusement choisi d’inclure deux glossaires afin de nous éclairer sur cette « sous-culture » du sud des Etats-Unis.

Allez en BO: Les FABULEUX Dr Feelgood, Anglais certes, mais dans une excellente version…

Speed Queen (The Speed Queen, 1997) de Stewart O’Nan (trad. Philippe Garnier), Points/Roman noir (2010), 291 pages + glossaires


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~ par cynic63 sur 30/04/2010.

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